[TDAH] J’aurais voulu vous dire…

Titre alternatif : Vivre avec un TDAH non diagnostiqué.

J’ai trente-deux ans. Je suis dans le cabinet du psychiatre, il regarde les résultats de mes tests. Il pose les mots sur quelque chose qui me poursuit depuis toujours : trouble de l’attention avec hyperactivité.

Le TDAH, ce n’est pas qu’un trouble de l’attention, le nom est très mal choisi. Ce choix fait aussi peu de sens qu’appeler la dépression le « trouble du rester-au-lit » : c’est juste un possible symptôme d’un « problème » plus vaste.

Spécifiquement, les TDAH sont ces gens chez qui le cycle de la récompense dysfonctionne. Cela provoque énormément de problèmes dont la perte rapide d’attention ou d’intérêt n’est qu’une seule facette. Comptez également : irritabilité, épuisement rapide, difficultés à relationner, difficultés de motivation, procrastination sévère, prises de risques, addictions diverses… La liste est longue et affecte toutes les facettes de la vie.

Et c’est dommage, car quand j’ai fait séquencer mon génome cinq ans plus tôt, et que le rare gène « Haute probabilité de TDAH Adulte » s’est affiché tout en haut, je n’y ais pas particulièrement porté attention… Après tout j’ai toujours fonctionné à peu près correctement non ?…

Et moi je suis là, à trente-deux ans, dans ce cabinet bien rangé, et je repense à moi-enfant, au plus loin de mes souvenirs, sept ans, haut comme trois pommes, qui essaies de regarder un film avec ses parents, qui lui répètent sans cesse Tiens toi tranquille ! Arrête de gigoter…

J’aurais voulu vous dire, papa, maman, c’est un signe d’hyperactivité. S’il vous plaît, emmenez moi chez le pédopsychiatre, diagnostiquez moi vite… Évitez moi ce qui va suivre…

Je repense à mes professeurs, en primaire, qui me voient rêver à longueur de classes. Je revois mes bulletins saturés des mêmes sempiternels « Peut mieux faire », « Des capacités mais n’écoute pas en cours », « Moyenne basse pour son potentiel », et j’aurais voulu vous dire , je fais de mon mieux, mais mon attention ne fonctionne pas si bien…

J’aurais voulu te dire, maman, s’il te plait, travaille moins. Tu part le matin avant l’heure du réveil et rentre le soir après l’heure du coucher. Tu es hyperactive, maman, c’est dans notre famille, et surement pour ça que tu n’as jamais su pour moi. S’il te plait, soigne toi, et occupe toi de nous, tes enfants.

Maintenant c’est le collège, et je sens que quelque chose déconne vraiment. Un je ne sais quoi, un mur entre moi et les autres. Une impossibilité à connecter à mon prochain. Un manque d’intérêt pour eux, pour ce qu’ils font, pour ce qu’ils ont à dire. Je suis là, las, dans mon coin, et je suis seul, désespérément seul. J’aurais voulu vous dire, oui je suis un peu bizarre, un peu différent, mais non, ce n’est pas contre vous. Oui, je n’arrive pas à être l’un d’entre vous, oui, j’en souffre tout les jours.

C’est le lycée, et mes professeurs ne comprennent pas pourquoi je dort si souvent pendant leurs classes. J’aurais voulu vous dire, ne le prenez pas mal, je n’essaie pas d’insulter votre pédagogie, ne m’en voulez pas. Je sais que j’ai encore oublié mes affaires, je dois demander à mon voisin de me prêter un stylo. Mais il refuse car j’ai oublié de rendre les trois derniers.

J’arrive dans une classe préparatoire d’exception. La pression est grande, les attentes aussi. Pas de place pour les « touristes », seuls les meilleurs survivent. C’est là que je vis mon premier grand échec. La sensation de courir de toutes ses forces pour se cogner contre des murs invisibles. Les erreurs d’étourderie sont trop importantes, l’inaptitude à maitriser les détails me bloque. La frustration grandissante d’être incapable de réussir malgré tous mes efforts, et même plus. J’aurais voulu vous dire, je fais de mon mieux, vraiment. Ne me méprisez pas.

Après mon renvoi, c’est la fac, puis l’école d’ingénieur, et ses projets de groupe qui pour moi tiennent du plus horrible cauchemar. Et j’aurais voulu vous dire, je suis désolé d’être arrivé en retard encore une fois. Et je suis désolé de cette énième erreur d’inattention, dans ma partie, qui a fait tellement descendre notre note à tous. J’aurais voulu vous dire, non je ne suis pas paresseux, non je ne me fout pas de vous. Je souffre d’un TDAH. J’ai besoin d’un traitement.

La vie adulte commence, et ses relations. Combien de colocataires, d’amis précieux, je me met à dos parce que partout où je vais, dans notre appartement, le chaos me poursuit. J’aurais voulu vous dire, si j’oublie toujours de ranger les choses, si je manque toujours d’énergie et de motivation pour nettoyer, c’est à cause du TDAH.

Et toi qui m’a choisi comme ami, si je n’ai toujours pas la force de passer du temps avec toi, j’aurais voulu te dire, je t’adore pourtant, mais j’ai un TDAH.

Et toi qui m’a choisi comme amoureux, si chaque fois que tu me parlais, j’allais sur mon téléphone inconsciemment, malgré mes promesses de bonne foi d’arrêter, de te porter plus d’attention, et que ça te blessait, c’était le TDAH.

Maintenant j’ai vingt-sept ans, trois boulots derrière moi, et aucun qui ait réussi. Je suis en dépression sévère, et je vois ma première psychiatre, celle qui est gratuite, au CMP, et qui n’a pas le temps de bien vous évaluer car elle en a quinze milles comme vous à voir aujourd’hui. Je crois qu’elle me méprise, car je lui ais avoué, pour les amphétamines que je prend en cachette. Elle me déclare bipolaire, me tue presque au lithium, et me prescris des benzos pour trois mois, ceux qui rendent accrocs en trois semaines, mais on est au CMP, pas le temps pour un vrai suivi.

J’aurais voulu vous dire, non docteur, je ne suis pas bipolaire, je ne l’ai jamais été. Oui, beaucoup de TDAH sont mal diagnostiqués bipolaires. Oui, je me drogue aux amphétamines, le seul traitement auquel j’ai accès contre le TDAH. S’il vous plait, réalisez que vous avez tord, et donnez moi le traitement dont j’ai vraiment besoin…

J’ai vingt-neuf ans, ma vie a pris un bien meilleur tournant. Plus d’amphétamines, mais des litres de café. Je me fais suivre par un psychologue. Je ne suis plus dépressif, mais pourtant toujours, toujours la vie est une corvée. Quoi qu’il faille faire, c’est une souffrance que de le faire. Tout est difficile. Tout est laborieux. Se motiver à faire les choses est presque impossible. Sauf pour certaines activités, comme mon nouveau travail, sur lequel je passe parfois trois jours et trois nuits d’affilée sans dormir ni manger. Mon psychologue ne comprend pas pourquoi. J’aurais voulu lui dire, c’est normal, j’ai un TDAH.

Mais j’avance. car j’apprends. J’apprends à gérer au mieux ma motivation manquante, et mon hyperactivité quand elle arrive. Je suis une discipline stricte : ne jamais travailler après 19h, sinon impossible de dormir. Au lit tout les jours avant 22h. Avant de sortir, je regarde dans cette poche, celle que je dédie uniquement à contenir mes clefs, si elles y sont. Je vérifie non pas une fois, non pas deux fois, mais trois fois. Alors seulement je claque la porte derrière moi.

Ma planification est parfaite. Je note tout, absolument tout, et centralise ma vie dans une base de donnée unique, accessible n’importe quand sur mon smartphone, et synchronisée sur mon serveur personnel : rendez-vous, obligations, tâches quotidiennes, mots de passe, documents administratifs… Je dois juste me rappeler de la consulter matin et soir. Et je suis désolé d’avoir manqué notre dernier rendez-vous, mais j’ai oublié de regarder ce matin…

J’ai trente ans, soit il y a à peine deux ans. Je suis en colère envers une femme, celle qui deux ans plus tard est toujours là, à coté de moi alors que j’écris ces mots, et qui illumine toutes mes journées. J’ai beau l’aimer, et tout faire pour la rendre heureuse, mais je suis facilement irritable, car c’est un symptôme ça aussi. Elle a oublié quelque chose, quelque chose de très important, et cela me met dans une très mauvaise situation. C’en est trop pour moi, et je la blesse de mes mots, et elle pleure.

J’aurais voulu que tu ais su, j’aurais voulu que tu puisses me dire, comme nous l’avons appris ensemble, deux ans plus tard, dans le bureau de notre psychiatre… j’aurais voulu que tu me dises que tu avais un TDAH, toi aussi.

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