Le Parcours du combattant de deux malades mentaux qui voulaient se soigner

TW Dépression, Suicide

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C’est l’histoire de Monsieur Z et Madame O.

Parlons d’abord de Monsieur Z. Monsieur Z est très en colère.

En effet, Monsieur Z est malade mental. Quand notre histoire commence, vers août 2015, Monsieur Z est dans un état de dépression sévère. Il n’a plus goût à rien, passe des journées lentes et tristes, n’arrive pas à travailler ni à faire quoi que ce soit d’ailleurs. Ses journées passent comme celles d’un fantôme. Ça fait des années qu’il a des poussées de dépression, mais il n’a jamais essayé de se faire traiter. Les parents de Monsieur Z sont médecins. Ils ne croient pas à la dépression, alors Monsieur Z pendant longtemps n’a jamais compris qu’il ne vivait pas normalement. De toute façon, entre ses études exigeantes et ses premiers boulots obtenus à prix fort, comment aurait-il trouvé le temps de se soigner ? Mais Monsieur Z a 29 ans et ce qu’il ne savait pas non plus, c’est que des symptômes psychiatriques non traités empirent drastiquement avec l’âge. Monsieur Z ne peut plus travailler. Il ne peut plus faire grand-chose, d’ailleurs. Il survit du RSA et d’une rente parentale.

Tout n’est pas tout à fait noir : Monsieur Z est amoureux de Madame O, et Madame O de Monsieur Z. Seulement, voilà : Madame O est également dans un état de dépression avancé.

Pourquoi Madame O s’est-elle entichée de Monsieur Z et Monsieur Z de Madame O ? Au-delà des simples mystères de l’amour, il semblerait que les dépressifs  aient tendance à se regrouper entre eux. Les dépressifs sont souvent impossibles à supporter pour les non-dépressifs, qui ne comprennent pas leur incapacité à faire autre chose que trainer des pieds toute la journée. La communication est souvent difficile, parfois impossible : on ne parle simplement pas le même langage. De toute façon, supporter l’éternel mal-être d’un dépressif n’est pas une tâche qu’une personne saine d’esprit aurait forcément envie d’accomplir.

Alors Monsieur Z et Madame O sont malades, ensemble.

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Madame O a 26 ans, et elle est dans un état possiblement pire que Monsieur Z. Par « état pire que Monsieur Z » entendez : elle risque davantage de se buter que Monsieur Z. Oui, car la dépression ce n’est pas que traîner la patte chez soi en pleurant aux nuages et en enchainant les épisodes de The Wire. Arrivé à un certain niveau, c’est aussi une lutte permanente pour ne pas crever. Et jusque-là Madame O s’en tire bien : elle respire encore.

Les parents de Madame O sont médecins. Ils ne croient pas que leur fille soit dépressive. C’est surement un simple mal-être : leur fille n’est-elle pas de nature capricieuse ?

Les parents de Madame O l’aident financièrement. Pas assez, cependant, juste de quoi payer le loyer, quelques taxes. Monsieur Z doit parfois acheter à manger à Madame O. Les parents de Madame O sont très riches, mais ils pensent que l’argent se mérite et ne veulent pas que leur fille soit une assistée. Il faut qu’elle travaille pour sa pitance. Madame O vient de finir ses études avec force difficultés et sa maladie l’empêche de travailler.

Devant cette sinistre situation, Monsieur Z et Madame O ont décidé de chercher de l’aide.
Monsieur Z et Madame O étant pauvres, ils se rendent dans le CMP de leurs villes respectives. CMP signifie « Centre Médico-Psychologique ». C’est un endroit où l’on peut se faire traiter psychiatriquement et/ou psychologiquement, gratuitement. Que la France est belle ! Merci de nous permettre de guérir, de devenir bientôt des membres actifs et productifs de la société, se dit Monsieur Z, qui ne sait pas encore qu’il va déchanter sévère.

Après deux mois (…) d’appels téléphoniques, Monsieur Z obtient finalement un rendez-vous. Pas dans le CMP de sa ville, mais celle d’à côté. Tant pis, il fera les heures de trajets. Madame O obtient un rendez-vous bien plus vite dans sa ville.
Monsieur Z est enfin pris en charge par une psychiatre. Très vite, un diagnostic « non-officiel » tombe : vous êtes probablement bipolaire. Soit, cela parait logique, se dit-il. Monsieur Z est immédiatement placé sous lithium.

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Parlons un peu du lithium. C’est un traitement qui fonctionne très bien chez certains bipolaires. Il s’agit aussi d’un traitement très, très lourd. Des tests médicaux et prises de sangs doivent être effectués régulièrement (toutes les semaines au début) pour vérifier par exemple que les reins ne sont pas en train de lâcher. S’ils lâchent, dommage, parce que ça ne se réactive pas, un rein.

Le lithium est un traitement ultra-lourd aux effets secondaires très importants qu’on ne donne que pour un diagnostic certain. Monsieur Z, et tous les médecins à qui il en parlera par la suite, ne comprend pas pourquoi on lui sort directement ce qui ressemble à une solution finale, mais soit, il prend le traitement.
La psychiatre de Monsieur Z est très gentille, mais aussi très occupée. Elle n’a pas beaucoup de temps à accorder à Monsieur Z, car le CMP est bondé. Au début, c’est 5 ou 10 minutes toutes les trois semaines, puis 20-25 minutes tous les mois et demi. Avec ces horaires, Madame la psychiatre ne peut pas savoir que Monsieur Z réagit très mal au traitement. Monsieur Z expérimente de nombreuses crises de panique quotidiennes. Pour ceux qui ne connaissent pas les crises de panique, sachez qu’il s’agit d’une des pires expériences que vous puissiez vivre. Basiquement, votre cerveau croit que vous êtes en train de mourir.

Pendant ce temps, Madame O se fait traiter dans la CMP de sa ville. Ville plus aisée, plus riche, signifie CMP moins bondée : elle arrive à obtenir des rendez-vous réguliers. Sa psychiatre lui prescrit de l’Abilify, une molécule un peu nouvelle aux effets secondaires assez dangereux, mais prometteuse néanmoins. Il faut trois semaines pour que le médicament commence à faire effet. La situation de Madame O semble s’améliorer, un temps.

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Pendant ce temps, Monsieur Z réussit á voir sa psychiatre, et il arrête donc le lithium. Il est placé sous Abilify lui aussi, ainsi que sous benzodiazépines. Les benzos sont une classe de médicaments anxiolytiques terriblement addictifs et dangereux à arrêter. La durée de prescription maximale conseillée est de trois semaines.

Quelques semaines passent. Semaines très douloureuses car les effets secondaires du traitement par Abilify sont atroces. Monsieur Z, torturé de partout, compte les jours et les heures en attendant que le médicament fasse effet : trois longues semaines. Puis sa situation s’améliore, un temps.

Pendant ce temps, Madame O fait des rechutes. Des rechutes graves. Elle en parle à sa psychiatre, qui ne fait rien.

Peu de temps après, Monsieur Z recommence à avoir des crises de panique. Légères.

Madame O rechute bien bas dans sa dépression. Sa psychiatre ne fait rien. Madame O demande un diagnostic, même non-officiel. Sa psychiatre refuse.

Monsieur Z a des crises de panique bien plus graves. Impossible de joindre la psychiatre. Le prochain rendez-vous est dans un mois.

Madame O chute encore. Sa psychiatre l’inscrit a un groupe de parole d’appréciation de la musique.

Monsieur Z est dans un état terrifiant et terrifié. Il se réveille toutes les nuits avec le bras gauche engourdi et de la tachycardie, signes de crise cardiaque. Il se rend aux urgences trois fois dans la semaine. Son cœur va bien, le psychiatre des urgences l’autorise à stopper son traitement.

Madame O va au plus mal, annonce depuis un moment ses pulsions suicidaires à sa psychiatre. Sa psychiatre fait des bulles.

Cela fait maintenant 6 mois que Monsieur Z et Madame O ont obtenus leur premier rendez-vous. Aujourd’hui on peut faire le bilan de ces six mois. Monsieur Z n’a pas de traitement. Il n’avait pas de crises de panique avant, mais maintenant oui. On l’a laissé environ 4 mois sous benzodiazépines et il a développé une dépendance.

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Madame O, après quelques mois plus positifs, en est à nouveau à son point de départ, sa psychiatre refusant d’ajuster son traitement.
Monsieur Z voudrait pouvoir travailler, et souhaite donc réclamer un statut Travailleur Handicapé. Mais il a besoin pour cela d’un certificat de bipolarité de sa psychiatre, que celle-ci lui refuse. Il ne comprend pas pourquoi sa psychiatre semble assez sûre d’elle pour le mettre sous traitements lourds mais pas suffisamment pour l’écrire sur un bout de papier. Monsieur Z ne peut pas travailler avec sa maladie, sans ce statut handicapé.

La psychiatre de Madame O ne semble toujours pas la croire quand elle parle de ses idées suicidaires. Monsieur Z est terrifié à l’idée que Madame O fasse une tentative de suicide.

Monsieur Z et Madame O se sentent abandonnés, désespérés. Ils envisagent de creuser leurs maigres réserves financières pour avoir accès à des psychiatres dignes de ce nom, pouvant proposer un vrai suivi. Ils ont aussi besoin d’une psychothérapie, ce qui est impossible au CMP, les délais d’attente étants de plusieurs mois.

Monsieur Z c’est moi, et je suis très, très en colère.

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