Les vieux, ces cons.

On accueille un nouvel auteur sur Piment du chaos : Sybil. Son premier article, que voici, est d’une qualité hors du commun. Je vous laisse l’apprécier.

1850 mots
Temps de lecture : 10 min

1968, les CSP++ du pré-web se révoltent. A l’époque dévoreurs de vinyles, démembreurs de pavés, enrobés d’écharpes, les voilà qui apparaissent aujourd’hui sur les photos délavées comme les bourreaux de notre futur.

Oui, je leur en veux. Leur héritage empoisonné aurait pu être évité. Chaque jour qui passe nous révèle le prix à payer pour leur aveuglement borné.

Sans arrêt, les représentants de cette génération (parents, politiques, patrons, syndicalistes …) nous abreuvent de lieux communs sur les jeunes et sur eux-mêmes. Brisons leurs mythes à coups de barre à haine. Pour les faits, les preuves, la réflexion et la mesure, rabattez vous sur les sources.

Mettons nous d’accord. Lorsque j’écris vieux, j’entends “baby boomer”[1], au pouvoir aujourd’hui. Les jeunes seront la fameuse “génération Y”[2]  qui “s’intègre” dans le monde du travail.

Old-economy Steve sera votre guide. Bonjour Steve… Et va te faire voir Steve.

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Devient propriétaire à 22 ans – dit à la génération de ses enfants qu’elle est chanceuse parce qu’elle peut acheter des smartphones à 200$

Commençons par le poncif classique …

 

“On ne savait pas”

Lu et relu, entendu et ressassé, cet argument massue s’abat sur toute analyse des années 1960-1980, justifiant des choix aux conséquences merdiques. En économie, écologie ou politique, les décisions égoïstes et court-termistes d’une génération surconsommatrice ne sont en aucun cas justifiables par une soi-disant ignorance scientifique propre à ces décennies.

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Booste le déficit pendant 30 ans – refile la facture à ses enfants

L’amiante par exemple. Catastrophe écologique et sanitaire dont on estime le nombre de victimes aux États Unis à plus de 100 000[3], dont les coûts sont aujourd’hui portés par les jeunes[4]. On s’excuse désormais en arguant de la méconnaissance des effets délétères du produit. De qui se moque-t-on ? Sans parler des études du XIXième siècle, peu diffusées, on peut s’étonner qu’à l’époque personne n’ait jamais entendu parler des études commanditées par leurs propres parlements [5].

Autre sujet brûlant : l’énergie et ses centrales nucléaires mythifiées, ziggourats dédiés au dieu atome, dites immortelles et infaillibles[6], mais qui pourtant périssent [7] sans que nous sachions les démonter et à peine les arrêter. Ou encore le pétrole et la course à la croissance divine. Que ce soit la révolution verte, l’électricité gratuite ou le plastique, tous impactent nos vies actuelles. Résumé de leurs conséquences : “Quelques années de jouissance pour nous, une vie en enfer pour eux”. On y retrouve ma haine patiemment remâchée : en ces anciennes époques de croissance, de plein emploi et autres chimères[8], pourquoi se poser la moindre question? Tout allait bien, tout ne pouvait être que progrès, avancée, percée. Rien n’avait d’impact, aucune conséquence, pas de prix à payer. Euphorie sous médicaments, drogués au bonheur artificiel.

Aujourd’hui, le regard plongeant dans le gouffre de leurs choix de sociétés, confrontés a d’inéluctables crises [9]; ils déclarent, la main au coeur, qu’ils n’avaient aucune idée de ce qui allait se passer. Bande d’hypocrites, de menteurs, vous saviez ! Du Club de Rome[10] et de son rapport sur “Les limites de la croissance” au pillage généralisé de l’Afrique, tout était sous leurs yeux, clair, diffusé, discuté. Mais c’est vrai, ils étaient trop occupés à manifester pour sauver l’école privée [11] ou à danser sur Claude François.

Niveau politique intérieure, c’était pas brillant non plus. Construire des autoroutes pendant 30 ans[12], saloper les sols, parier sur le diesel n’était peut-être pas le meilleur moyen de préparer le futur. Même ce con[13] de Friedman tirait la sonnette d’alarme[14]. Valait mieux se masturber sur ces @#$% de Trente Glorieuses. Se tripoter rend bien aveugle puisqu’ils ne purent voir que la croissance, c’est fini, mort, enterrée six pieds sous les couches de nitrates qu’ils ont joyeusement déposées. Ils achetaient plutôt des aspirateurs et machine à laver en imaginant que 6% de croissance était la norme.

A chacun sa maison, sa voiture, son chien et tant pis pour demain.

 

“Les jeunes, quels flemmards !  De mon temps …”

Ah cette douce rengaine ! Des chansons[15] aux articles de journaux[16], on nous la chie par tous les pores. Encore, toujours, sans fin, sur tout. Bien sur que nous pourrions trouver un emploi en un jour, bien sur qu’acheter une maison demande juste un peu d’organisation, qu’avoir des enfants est simplement une question de maturité, bien sur … lorsqu’on vit encore en #@&% de 1970.

Nos parents étaient Gaston Lagaffe. Un peu paumés, pas méchants, avec un job. Ils nous imaginent ainsi, fidèles avatars de leur propre jeunesse perdue, des mini-eux qui vivent les mêmes embûches et traversent les mêmes épreuves. Non. Nous, nous portons juste une haine intense, dépitée, impuissante, névrosée. Une impuissance qu’on nous a patiemment appris à diriger contre nous-mêmes, qui dévore notre confiance, qui mine nos initiatives, qui tue toute implication. Car si nous ne pouvons reproduire leurs inaccessibles modèles, nous échouons.

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Vous dit de trouver un boulot – n’a pas eu a en chercher un en 40 ans.

Nous ne sommes pas de leur époque. Ils n’ont pas besoin de weed pour être paumés. Perdus dans un monde immense, la rupture se reproduit encore et toujours, d’une génération à l’autre. Tout va si vite et ils sont tellement à la traîne.

Réalisent-ils que leurs combats ont crée des monstres ? Miracle de la fac’ pour tous (échec inclus) et d’internet, leur culture s’étiole face à l’information qui se déverse à chaque instant[17].

A l’époque on lisait Zola ou un livre un peu spécifique et nous voilà intellectuel, supérieur. Comment accepter qu’un gamin zonant sur internet trouvera des info’ plus précises que celles des quotidiens. Comment imaginer que sans lire l’atlas de l’état du Hatay on puisse connaître la situation au jour le jour de la lutte dans les montagne syriennes au travers des tweets du maire d’un village local.

Fini le temps de l’ignorance. Les sujets d’intérêts ont changé. Plus personne n’en a rien à foutre de connaître les numéros des départements ou cette dernière date automasturbatoire marquant une énième défaite humiliante du mythe militaire français. Alors “c’est la fin”, “le niveau s’écroule”, “la faculté ne sert à rien”.

On apprend aux élèves à se haïr. On crée des monstres trop bons, trop forts, trop autonomes. Apprendre comment sauver le monde et créer des sabres lasers pour servir d’esclaves assujettis à un vieux sénile, inutile et incompétent. Un vieux qui ne s’est jamais mis à jour. Qui pense naïvement que les méthodes qu’on lui a enseigné il y a 35 ans sont toujours d’actualité.

Hélas, les mythes les aveuglent. Ils s’imaginent que leur niveau est exceptionnel. Quelques chiffres : en 1965 ils etaient 100 000 a tenter le BAC (60 000 à l’avoir).  En 2013, il y a eu 82 000 élèves acceptés en prépa’ [18].

MAIS MAIS MAIS … en fait les vieux sont ignorants et n’ont même pas le BAC ! Est-ce que ces admissibles de l’époque sont meilleurs que les élèves qui finissent en prepa’ ? [19]

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Tape avec un doigt au clavier – touche un salaire à 6 chiffres

Et avez-vous ouvert leurs anciens livres de cours ? Quel foutage de gueule. Un simple parcours de vieux livres de math’ révèle l’incompétence latente de leur savoir : que du par coeur, aucune démonstration, aucune capacité à inventer, à improviser, à produire une réflexion autonome.

Effectivement il leur fallait être capable de vomir l’intégralité des formules de trigonométrie. Leur petit coeur a dû se fissurer lorsqu’ils ont réalisé que cette connaissance difficilement ingurgitée était reproduite par un petit objet composé de cuivre et plastique. Mettez les donc devant devant un petit sujet d’arithmétique, qu’on rigole. Zéro capacité d’abstraction, aucune adaptabilité. Destines à être largués. On voit le résultat[20].

Revenons aux monstres. Aujourd’hui, il y a 500000 bacheliers par an. P’être en galère, p’être qu’ils en chient (mais aux moins eux ils baragouinent 3 langues, arabe[21], français et anglais). Tant d’adultes formés pour être critiques, capables de se renseigner par eux même et surtout de voir le fist qu’on leur met. Qui réalisent une fois sorti de l’école a quel point on leur a menti. Que leurs belles notes ne les mènent qu’à la misère. Que le magnifique monde du travail n’est composé que de larves molles qui se cachent au fond de placards puants en attendant la retraite; des vieux qui mettent un jour entier à écrire un mail, qui citent leur expérience datant de 1980 pour expliquer leurs méthodes désuètes; qui s’imaginaient que travailler 40h c’était la fin du monde lorsqu’une semaine en fait facile 45 …  les 35h, mais bien sur, quel magnifique surnom pour heures supplémentaires non déclarées.

A entendre les vieux, ils étaient ouvriers, paysans, on les conduisait a la mort. D’où la fameuse :

 

“On a mérité nos acquis”

Une trahison de plus, mon derrière a perdu le compte. Ils se plaignent, sans arrêt, leur travail était dur, leur vie était difficile, ils en ont bavé pour payer la maison, etc.  Les fils de pute. Ils ont sûrement raison, ouvrier ou paysans sont des métiers difficiles. Comme si aujourd’hui tout le monde était cadre ….

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“Avec mon premier boulot, je ne gagnais que 15K$ par an” … en 1979 c’était l’équivalent de 47K$

Car de nos jours, qui a pu rester dans sa ville pour travailler ? Qui ne s’est pas retrouvé à déménager régulièrement, poussé par cette flexibilité écrasante que les vieux appellent de leurs voeux sans l’avoir jamais vécue ?

Qui n’a dégoté qu’un temps partiel en CDD, juste suffisant pour survivre, ne rien pouvoir planifier et surtout rien rêver?

Cet état permanent d’anxiété, d’instabilité, rempli de zones creuses ou l’ego se fait gentiment pilonner par Paul Emploi, est-il sain ?

Qui n’a pas du enchaîner les stages pour y travailler comme un employé sans le salaire ? Sans même en arriver aux gens qui travaillent dans les énormes centres d’Amazon, aux horaires complètement déconstruits, aux 3×8 sans les pauses.

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A manifesté pour les droits sociaux – n’engage que des stagiaires impayés

A l’époque les droits sociaux avancent. Ne mentons pas. En 1970, nous n’étions plus a Germinal. Les syndicats d’alors ne sont aujourd’hui que de vagues épouvantails inutiles, tout juste bon à ratifier la prostitution de l’employé ou à sauvegarder les droits des retraités.

Mais voila, mai 68. Ce putain de mai 68. Cette chienne de date. Je la hais. L’histoire écrite par les vainqueurs, la révolution du genre humain. Attention, bon valable pour une seule génération. Les enfants, ils pourront s’asseoir dessus. Autant que cela ne serve que nous, ils n’auront rien. Ils ont écouté du rock, quels rebelz … Le jour où ils devinrent manager, où la promotion arriva, ils se torchèrent avec leurs principes et nous mirent leurs deux poings dans le -bip-[22]. 68, l’excuse de la lutte, l’aveu du renoncement. Au final, ils trahirent leurs idées, abandonnèrent leurs causes, renoncèrent aux luttes. Peu à peu, leurs avancées furent rognées et ils regardèrent avec le sourire. Cela ne les concernait plus.

 

Ça ne peut pas continuer

Car non content de nous avoir foutu dans la merde, voila qu’ils se mêlent de tout lorsqu’il s’agit de trouver des solutions, à condition surtout qu’on ne vienne pas s’en prendre aux causes réelles de ce monde pourri : leurs putains de privilèges lentement amassé sur le dos des pauvres, des étrangers, des Africains, des Asiatiques, bref leur saloperie de richesses dont on a certes profité étant gamins, mais dont on doit maintenant payer les arriérés.

Plus d’impôts pour payer la retraite ? Mais surtout pas d’immigrés pour compenser le déficit démographique. Plus d’années de cotisation pour la retraite ? Évidemment ! Eux ont déjà la leur, et une bien confortable, un joli tapis d’euros confortés par les niches fiscales consenties depuis trois décennies.

Alors tout est perdu ? Non, cette haine, cette rage, au moins elles nous empêchent d’adhérer a leur système d’oligarques toute juste bons a crever de cholestérol. Tous pourris ? Oh non, reconnaissons leur cela : beaucoup croient sincèrement à leur monde suranné. Pour être cynique, il faut être lucide, et ça leur ferait bien trop mal.

Pas tous pourris, mais tous périmés. Oh oui. Ils ont 30 ans de retard. Pas nous.

 

Merci à Umberto KO pour la participation et à Zerh pour l’hospitalité.


Références

[1] – Hogan, Perez, and Bell, 2008, “Who (Really) Are the First Baby Boomers?” American Statistical Association

[2] PwC, University of Southern California, London Business School, 2013, “PwC’s NextGen: A global generational study”

[3] Dr. William J. Nicholson PhD*, George Perkel MA and Irving J. Selikoff MD, “Occupational exposure to asbestos: Population at risk and projected mortality-1980–2030”

[4] Cours des comptes, 2011, “Le campus de jussieu, les dérives d’une réhabilitation” On est passé d’un coût de 183 millions d’euros à celui de 1850 millions, 1000% d’augmentation et ce ne sont pas les retraités qui vont payer …

[5] Merewether, Medical Inspector of Factories, 1930, “Effects of asbestos dust”

[6] Chexal, Horowitz, Dooley, Electric Power Research Inst, 1998, Flow-accelerated corrosion in power plants

[7] ASN, Avis d’incidents des installations nucléaires

[8] INSEE, Evolution du PIB – INSEE, Chômage 1975-2012

[9] Blog Interactu du Monde, Faut-il prendre l’effondrement au sérieux ?
Jared M. Diamond, 2005, Collapse:_How_Societies_Choose_to_Fail_or_Succeed

[10] Club de Rome, 1972, Rapport sur les limites de la croissance

[11] Le figaro, Le 24 juin 1984, le jour où la droite a pris la Bastille

[12] Direction de l’information légale et administrative, 2006, Les plans de la reconstruction : 1946-1961

[13] Orlando Letelier – diplomate chilien, The Nation, 1976, « The Chicago Boys in Chile: Economic Freedom’s Awfull Toll »

[14] Milton Friedman, American Economic Review, 1968, The role of Monetary policy

[15] Les Enfoirés, 2015, Toute la vie

[16] Madame Le Figaro, 2015, Le stagiaire roi, ce monstre de la génération Y

[17] Kery James, 2012, Lettre à la République

[18] Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Education Nationale), 2008, Le bac a 200 ans

[19] Wikipedia, Classe Préparatoires aux grandes écoles

[20] Revue Ballast, Entretien avec Franck Lepage : “Je trouve très éclairante la statistique selon laquelle un bachelier d’aujourd’hui a le niveau d’instruction d’un ingénieur de 1953”

[21] Monde diplomatique, 2012,  L’arabe, une « langue de France » sacrifiée : Avec quatre millions de locuteurs, l’arabe est la deuxième langue la plus parlée sur le territoire français”

[22] Direction des Études et Synthèses Économiques (INSEE), 2011, Les inégalités entre générations depuis le baby-boom

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