Pourquoi la feignantise n’existe pas.

Trigger Warning : Dépression

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Je me suis toujours considéré quelqu’un de feignant.

Ma chambre a toujours été plus ou moins en bordel. Ma conception du ménage se situe quelque part entre « Mwarf » et « Scrogneugneu ». J’ai toujours considéré que 12/20 à un examen c’était deux points en trop. J’adore les chats mais je n’adopte pas : je devrais changer une litière, remplir une gamelle, m’en occuper. Avoir des enfants un jour me parait à la fois indésirable et impossible. Mon but à long terme est de pouvoir bosser à mes horaires et sans sortir de ma chambre. Bon dieu, j’ai même une poche d’eau spéciale avec un tuyau pour boire, stratégiquement placée pour pouvoir m’hydrater sur mon PC ou dans mon lit sans bouger.

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Trois litres de flottes disponibles pour réduire les allers et retours dans la cuisine. Je suis un génie.

Ma vision sur la « feignantise », la « flemme » et ses dérivés, a changé grâce à trois expériences vécues.

La première expérience se situe un jour où je me plaignais à une amie du fait que j’avais beaucoup de travail en retard, mais que j’étais trop « feignant » pour le faire à temps. Elle m’a demandé s’il y avait des choses que je pouvais faire longtemps. « Bien évidemment« , lui ais-je répondu. « Certains jours, je peux passer plus de six heures d’affilée à jouer sur ma basse. Elle conclut : « Alors, c’est que tu n’es pas feignant ».

La deuxième expérience aide également à prendre de la perspective sur le sujet : j’ai en effet découvert il y a quelques années que j’étais dépressif. Plus précisément, que j’avais toujours été dépressif. Soudainement, des années de ma vie prenaient sens… Telle réaction étrange que j’ai eu à tel ou tel moment, que je ne comprenais pas vraiment et mes amis encore moins, trouvait soudain une explication. Depuis des années que je manquais de motivation pour effectuer les tâches les plus simples (prendre une douche, cuisiner, sortir dehors…), j’avais toujours reçu l’étiquette « Feignant ». Mais était-ce de la feignantise, ou de la dépression ?

La troisième expérience concerne la drogue. Notamment l’expérience de mon chat avec les amphétamines (qui s’est d’ailleurs globalement mal passée). Mon chat, l’éternel « feignant » démotivé, ne pouvait rien faire avancer de sa vie ni de ses projets… Il suffisait soudain qu’il prenne un rail de poudre dans le museau pour que soudainement et comme par magie tout devienne non seulement faisable, mais en plus facile. Je parle davantage de ces expériences et de ses conclusions dans cet article.

Ainsi, ce qu’on m’avait reproché des années durant, ce que je m’étais moi-même reproché tout ce temps, c’est à dire ma flemme légendaire, n’était pas un défaut, une faute dans mon caractère. C’était une mauvaise balance de produits chimiques dans mon cerveau, qui limitait énormément mon énergie.

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Feignantise et dépression

Il faut bien comprendre ce qu’est la dépression : la plupart des gens, s’ils devaient résumer la dépression en un mot, utiliseraient le mot « Tristesse ». C’est une erreur : la tristesse (même si elle est régulière voir parfois omniprésente) ne représente pas bien ce qu’est la dépression. Pour la résumer au maximum, il faut ces trois mots : « Manque d’énergie ». La dépression, c’est se lever le matin avec une quantité d’énergie très limitée à dépenser dans la journée, ni plus ni moins : quand c’est finit, y’a plus rien, et il est impossible même avec la meilleure « volonté » du monde d’en trouver davantage. En fait, cela se rapproche assez de la théorie des cuillères, qui a été inventée pour expliquer aux personnes valides ce qu’est la vie avec le lupus, mais qui fonctionne très bien avec d’autres handicaps (puisque la dépression en est un, toute personne prétendant le contraire ne sait pas de quoi elle parle.)

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Non, je n’accroche pas un sac d’eau à coté de mon PC juste pour le plaisir de l’optimisation du temps, ni par « flemme ». Je le fais parce que me lever six fois dans la journée pour m’hydrater me prend une énergie non négligeable. Non, je ne range pas ma chambre par « flemme », je ne le fais pas car c’est ça ou réussir à avancer mon boulot. J’optimise mes cuillères au maximum.

J’ai eu une phase maniaque d’environ 10 jours le mois précédent (cela peut arriver, en dépression) : ma chambre n’a jamais été aussi propre, ni si bien rangée. J’ai rattrapé 6 mois de paperasse en retard. Est-ce à dire que j’ai pendant 10 jours « arrêté d’être flemmard » ? Bien sûr que non. La feignantise n’existe pas.

Une journée dans la vie d’un faux feignant : apprendre à gérer.

Ma phase dépressive actuelle dure depuis plusieurs mois. Tous les matins, je me lève en évaluant mon énergie, et en m’attribuant des objectifs pour la journée, dans la mesure de mes moyens quotidiens.

 Je fais du sport autant que possible. En partie pour ma santé physique, mais avant tout pour ma santé mentale. Tout a l’heure s’est passé quelque chose d’inhabituel : je n’avais aucune envie d’aller à la salle de sport a coté de chez moi, mais je l’ai quand même fait. C’était important que je le fasse, puisqu’un absentéisme plus long aurait sans doute diminué mes performances chèrement gagnées. Alors que je courais sur le tapis de course comme un hamster dans sa roue, je m’interrogeais sur cet acte : faire quelque chose qu’on a pas envie de faire, mais qu’on doit faire, et réussir à le faire. C’est basiquement ce que font les braves travailleurs qui se lèvent tôt le matin mais qui voudraient rester au lit. Et c’est la source des pires mécompréhensions sur ce qu’est réellement la dépression.

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Si un dépressif appelle le travail pour expliquer qu’il ne peux pas venir ce matin à cause d’une dépression, ses collègues neurotypiques penseront qu’il est feignant. Parce qu’eux aussi auraient préférés rester au lit, mais ils se sont fait chier à venir quand même. Mais vous ne comprenez pas : vous n’aviez pas envie de venir mais vous POUVIEZ venir. Lui avait peut-être envie de venir, peut-être pas, mais il ne POUVAIT pas venir. C’était une impossibilité physique : la dopamine nécessaire aux connections nerveuses controlant l’acte de venir au boulot était absente. Vous ne traiteriez pas une voiture de feignante si elle n’avançait plus pour cause de manque de fuel : la dépression est une maladie tout aussi tangible.

Dans le paradigme de notre société violente, la feignantise existe, et la dépression est l’excuse des feignants. Dans ma realité, il n’y a pas de feignants : juste des gens qui ont besoin de sauvegarder leur énergie.

Y a-t-il des solutions ?

J’ai l’espoir de guérir de cette éternelle dépression un jour. Et en même temps je n’y crois que moyennement. Mais quelque chose me donne de l’espoir : on apprend à gérer. On apprend à se connaitre, à doser notre énergie. On apprend à optimiser notre vie pour aller mieux. Je sais par exemple qu’un entrainement sportif régulier est d’une grande aide pour ma santé mentale. De même, je sais que compter les calories c’est ultra-chiant, mais si je ne le fais pas les TCAs reviennent.

C’est le seul moyen d’être « moins feignant », c’est à dire de réussir à en faire le maximum avec les moyens dont l’on dispose : trouver les mécanismes qui nous conviennent pour nous gérer, avec l’énergie disponible. A condition, bien évidemment, que ces mécanismes ne demandent pas trop d’efforts pour êtres tenus, sinon ils ne le seront pas. D’où l’éternelle inutilité des « bonnes résolutions de la nouvelle année » : il ne suffit pas d’avoir un objectif, il faut surtout réussir à trouver les moyens d’y parvenir avec le moins d’efforts possibles. Et, selon notre quantité d’énergie disponible, certains objectifs restent hélas, totalement hors de notre portée.

En effet, même avec les meilleurs mécanismes du monde, on reste les esclaves de nos cerveaux. Dans mes pires phases dépressives, je ne peux plus assurer mon fonctionnement de base, et je verrais d’un très mauvais oeil qu’on me dise de faire du sport pour aller mieux (je suis au courant, merci, j’en suis juste incapable).

Je hais profondément les citations de ce genre :

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« Si tu peux le réver, tu peux le faire »

Non, il ne suffit pas d’avoir un objectif pour pouvoir le réaliser. C’est de la pensée validiste à outrance. Si on a ni jambes ni prothèses, on ne pourra jamais courir un marathon, même avec la meilleure « volonté » du monde. La volonté, l’inverse de la feignantise, n’existe pas plus : c’est toujours l’équilibre chimique du cerveau qui décide, au final.

J’ai tout de même de la chance de n’être pas trop mal en point mentalement : en ce moment, je m’auto-forme pour une reconversion professionnelle. Je passe toute mon énergie à bouffer des cours d’informatique sur l’ordinateur. Je me lave peu, je n’ai plus aucune vie sociale depuis un mois et demi. Je sais que sortir de chez moi, même un peu, me prendrait trop d’énergie. J’évalue le coût d’une après midi dehors à deux jours de travail de perdu. Je suis également très peu présent sur les réseaux sociaux. J’ai fait le choix d’avancer mon apprentissage coûte que coûte, et pour le moment l’équilibre arrive à fonctionner, alors j’en profite pour avancer.

De même, je n’ai rien publié depuis deux mois. Et pourtant j’adore ce blog. Si je devais choisir une seule chose dans ma vie que j’estime valable, ça serait les lignes que j’écrit ici. Ces quelques articles sont probablement le travail le plus utile et motivant que je n’ai jamais effectué. Mais je n’ai pas eu assez d’énergie pour ça.

Peux-t-on en vouloir à quelqu’un qui ne fait pas son travail ?

Au final, peut-on en vouloir à quelqu’un qui ne tient pas ses engagements, par exemple (pour prendre l’exemple le plus répandu) l’engagement de travailler contre un salaire mensuel ?

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La réponse est simple : dans 99,99% des cas, non. L’écrasante majorité des gens incapables de faire leur travail en sont, justement, incapables. On ne peut pas davantage leur en vouloir qu’on en voudrait à un aveugle de ne pas être capable de voir.

Si quelqu’un ne se pointe pas au travail, c’est qu’il a une bonne raison. Au diable les certificats médicaux : il y a TOUJOURS une bonne raison. Même si c’est parce qu’il s’est bourré la gueule la veille et qu’il a une énorme gueule de bois : peut-être qu’il s’est bourré la gueule pour une bonne raison. Peut-être qu’il souffre, qu’il est alcoolique, ou peut-être qu’il a besoin d’une vie sociale importante pour son équilibre mental.

Il existe éventuellement une exception : quand des personnes en bonne santé mentale et physique n’en ont absolument rien à foutre de leur travail. Toute personne ayant une vraie expérience de l’humain, avec de bonnes capacités d’écoute et sachant mettre de coté ses préjugés, sait que cette exception est rarissime. La plupart des gens ont une forte conscience professionnelle. Et pourtant, quand nous sommes confronté à quelqu’un qui manque le travail, nous pensons immédiatement qu’elle est « feignante ». C’est la même logique sociale violente qui entraine les politiques à réduire les aides sociales et à éviter l’attribution d’un salaire à vie soi-disant « pour éviter les abus ». Alors que les abus liés aux aides sociales sont rarissimes (Cet article estime que la fraude volontaire représente 0.13% des cas totaux, et ça comprend la fraude des entreprises.) Le manque de scrupules est l’exception, pas la règle ! 

Quand à ces personnes à faible conscience professionnelle, ne les blamez pas non plus. Blamez notre système qui les place dans cette situation pas forcément confortable.

Les humains fonctionnent en cycle de récompense permanent : nous avons été façonnés par l’évolution pour rester en mouvement constant. Si quelqu’un est immobile, rapellez vous toujours :

Elle a besoin d’aide, pas de reproches.

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