Les Troubles du Comportement Alimentaire : Plongée dans un enfer quotidien

[Trigger Warning : Grossophobie intégrée extrême]

2750 Mots
Temps de lecture : 20 minutes

Ce texte est un témoignage, un ressenti et une analyse personnelle par rapport au Troubles du Comportement Alimentaire (TCA). Il s’adresse en partie aux personnes pouvant s’identifier avec ces problèmes, mais surtout à ceux qui n’y ont jamais été confrontés. Je voudrais par ce témoignage aider à mieux comprendre ce que sont les TCA et comment les vivent les concernés.

Préambule

J’écris ces lignes sur un petit carnet au milieu des Rocheuses canadiennes. On a beau être en août, nous sommes également à 2 km d’altitude, et cela se sent, et se confirme au besoin par la vue des glaciers alentours. Mon matériel est peu adapté aux froids négatifs. Mon corps est en lutte constante pour réchauffer les couches de vêtement qui m’entourent. En particulier la nuit, mon pauvre sac de couchage insuffisant force mon métabolisme à accélérer drastiquement pour entretenir une thermogénèse suffisante.
Je me sens fondre. Je pose la main sur le ventre et je me dis qu’il manque quelque chose. J’ai du sortir plusieurs fois cette nuit pour aller pisser : un afflux d’urine est parfois un symptôme caractéristique d’une perte de poids.

Ça fait 32 jours que je suis parti. J’ai eu l’occasion de me peser deux fois en moins d’un mois : le compteur affiche 7 kilos de moins.

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Un humain brûle entre 2000 et 2500 kilocalories (kcal) par jour sous nos latitudes tempérées. Le même humain en conditions de froid extrême brûle entre 8000 et 9000 kcal/jour. 7500 kcal brulées sont égales à un kilo de graisse corporelle. Entre ces nuits glaciales et quelques randonnées de haute montagne, il est facile de comprendre comment j’ai perdu autant et si vite.

Seulement, voilà : là où je devrais m’inquiéter d’une perte de poids si rapide, je me sens serein et accompli. Je me vide à toute vitesse de ma substance, et le contentement parvient tout de même à prendre le pas sur l’inquiétude.

J’ai 28 ans, ça fait plus de 20 ans maintenant que je me trouve trop gros.

Comment ça a commencé

Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais il y a un très large historique de troubles du comportement alimentaire (TCA) dans ma famille. Nous en avons quasiment tous été atteinds à un moment ou à un autre. Pour beaucoup, ces saloperies, ça reste. J’ai commencé les miennes d’une manière classique : avec de la boulimie.

La Boulimie

La boulimie se définit très simplement par « un rapport pathologique à la nourriture » et « des ingestions excessives d’aliments, de façon répétitive et durable » (Page wikipedia).
La boulimie, c’est aller dans son frigo, et bouffer tout et n’importe quoi jusqu’à ce que faire rentrer davantage devienne physiquement impossible.

Les psychanalystes utilisent l’image ridiculement romancée du « vide à combler par la nourriture ». C’est une façon mystique de décrire le fonctionnement d’une crise : le sujet est en situation de détresse, ceci étant dû à une anxiété trop importante et/ou à un épisode dépressif. Le sujet recherche du plaisir pour contrer cela (il a besoin d’un apport de dopamine/sérotonine/GABA). La consommation de nourriture, en particulier celles grasses et sucrées, entrainent cet apport de neurotransmetteurs du bonheur. Le sujet va donc en consommer une quantité importante en peu de temps, et ce contre sa volonté. La culpabilité sera tellement forte que le sujet va souvent tenter de compenser immédiatement par divers moyen. Le plus « classique » est de se faire vomir, mais cela peut prendre d’autres formes.

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Pour avoir vécu les deux, mon chat Souïme pense pouvoir l’affirmer : le « binge-eating » (crise de boulimie) et le « binge-consommation de drogue » c’est exactement le même mécanisme. La nourriture apporte du plaisir, et tout ce qui apporte du plaisir peut être qualifié de drogue. Autres exemples possibles : binge-jeux vidéos, binge-masturbation. Il y a un coté masochiste à ces consommations à outrance. On oublie qui on est, on est en transe, on se détruit pour ne plus ressentir la douleur d’exister.

En écrivant ces lignes, j’ai un mépris profond pour le concept grossophobe qui dit qu’il « suffit de volonté » pour mincir. C’est tout aussi valable que de dire que la volonté suffit à arrêter la seringue d’héroïne. Les réalités sont plus complexes. L’addiction à la nourriture a également cet avantage pervers qu’il est nécessaire de manger pour vivre. Le produit maudit doit être ingéré 3 à 4 fois par jour, mais attention : de l’exacte bonne façon. Le moindre déséquilibre, et on peut repartir pour des années d’addiction et de souffrance.
Mon chat a complètement laissé tomber la consommation de drogues dopaminergiques, il sait que les risques de rechute sont trop grosses et les éventuelles conséquences trop graves par rapport au plaisir procuré. De même, s’il avait le choix, il abandonnerait sans hésiter le concept de manger. Par pitié ne lui répondez pas d’un air choqué que, personnellement, vous ne pourriez jamais arrêter la nourriture parce que vous aimez trop manger. C’est exactement pour cette même raison que lui souhaite arrêter.

L’arrivée de l’anorexie

Ne comprend pas la grossophobie qui ne l’a pas vécu.
Toute mon enfance et le début de mon adolescence, j’ai eu la sensation d’avoir les jambes coupées [cette comparaison peut être validiste et je m’en excuse, il s’agit d’un ressenti d’enfant]. J’aimais lire. j’aimais les histoires d’aventures. Mais chaque fois que je désirais m’identifier aux jeunes héros qui sauvent le monde, impossible : comment pourrais-je jamais partir à l’aventure dans ma pauvre condition physique ? Comment pourrais-je jamais être beau et classe et rayonnant comme mon héro favori, alors que je suis une honte ambulante ?

soa-illust02Les trois héros de ma jeunesse : remarquez l’absence de gras.

Mes yeux se mouillent en écrivant ces très intimes lignes. Peu de choses au monde sont aussi horribles que d’empêcher un gamin de rêver. Mon seul espoir, c’était de perdre du poids… Mais je n’en perdais pas, et c’était ma honte. Jusqu’à ce que j’accumule suffisamment de honte pour tomber dans l’anorexie.

On a tendance à penser que tous nos problèmes partiront quand on sera minces (et donc, automatiquement, beaux). On pardonne tout aux gens beaux, tout est recontextualisé. La société est profondément aphrodiste. Imaginez un petit gros se ridiculiser en public (par exemple imaginez le en train d’essayer de jongler sans y arriver) : c’est comique et pathétique, on ressent un vague mépris pour cette personne. Maintenant imaginez la même scène avec un homme beau, grand, mince et sec, aux yeux clairs. Est-ce que la scène ne change pas complètement de sens ? Est-ce que ça ne devient pas, dans un sens, mignon et adorable ?
On pardonne beaucoup plus facilement les failles d’une belle personne, pas celles d’une laide. Les gens beaux se font moins condamner que les gens laids, et dans le cas d’une condamnation, celle-ci sont plus légères. On leur parle plus gentiment. Elles sont promues plus souvent et leurs salaires sont plus élevés [Source]. Et dans notre société, beauté rime systématiquement avec minceur.

Je ne peux m’empêcher ici de penser à l’influence profondément positive d’un dessin animé comme Steven’s Universe, qui donne des exemples de héros différents de la culture mainstream, qui montre que la beauté ce n’est pas toujours la même chose. Que la graisse est un élément neutre du corps, parmi d’autres. J’aurais tellement aimé que cette série existe au moment où j’en aurais eu besoin…

IMG-0001Merci Steven’s Universe

Bref, on comprend que pour mincir, on peut en arriver à des extrémités telles que l’anorexie.

L’anorexie

J’ai eu plusieurs phases d’anorexie dans ma vie. La plus longue était sans doute au collège, où je ne mangeait quasiment rien. Je faisais un seul vrai repas par semaine (par obligation : c’était le repas de famille, ça se serait vu). J’allais aux toilettes moins d’une fois par semaine tellement je consommais peu. Mais je fondais:  on me félicitait chaque semaine pour le poids impressionnant que j’avais perdu.

S’il vous plait, ne félicitez jamais quelqu’un pour avoir perdu du poids. À différents stades de ma vie, j’aurais pu répondre les phrases suivantes :

  • Merci ! J’ai pas encore 14 ans et je suis anorexique 😀
  • Merci ! J’imagine que l’addictions aux amphétamines a aussi de bons cotés 😀 😀 😀 miaou
  • Merci ! Je suis en dépression sévère. Je me sens mort à l’intérieur 😀 hihi
  • Merci ! Un de mes meilleurs amis s’est suicidé récemment. Ça aide 😀 lol
  • Merci ! Les antidépresseurs me coupent toute faim 😀 😀 et toute libido

La meilleure réponse possible serait « Merci, je me suis gelé les gonades dans les glaciers canadiens » mais vous n’avez pas envie d’entendre ça, ni de risquer d’obtenir une réponse du type « Merci, j’ai eu une diarrhée tellement explosive que j’ai failli mourir, trololol ».

Bref, à force de passer des journées horribles, d’être fatigué en permanence, et de tenter de me faire vomir (ce que je n’ai jamais réussi à faire sur une base régulière, dieu merci) j’avais perdu du poids. J’étais maintenant officiellement maigre. Victoire !

Ou pas, en fait, parce que je me trouvais toujours trop gros.
Heureusement, l’étape suivante fut moins malsaine.

Du privilège masculin au sein des TCAs

Comme toute personne un peu renseignée et un minimum honnête le sait, les hommes sont des privilégiés. C’est vrai également pour les TCA : seulement 10 à 15% des victimes de boulimie et/ou anorexie sont des hommes [Source]. L’anorexie concerne en moyenne 8 femmes pour 1 homme [Source]. La prévalence de la maigreur concerne 11% des femmes contre seulement 1% des hommes (11 fois moins !) [Source] .

J’en profite au passage pour apporter une précision importante : NON, se moquer des hommes complexés et/ou anorexiques, ce n’est PAS correct.
Il m’est arrivé de voir certains Militants Féministes™ se moquer d’hommes complexés par leur physique. Ce n’est pas parce qu’on se moque des hommes qu’on fait automatiquement de l’humour anti dominants, capisce ?
Ceci étant dit. Même au fond de l’anorexie, j’ai été avantagé par un privilège masculin. En effet, on répète aux femmes d’être minces pour être belles, tandis qu’on répète aux hommes d’être secs et musclés. Là où on demande de la fragilité aux femmes, on demande de la « force » aux hommes, et ce dernier point a été un avantage pour moi.

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Comparaison : Recherche google pour « Beautiful woman » Vs. « Beautiful man »

En effet, j’ai été entrainé par là à commencer la musculation, ce qui a eu une influence globalement positive sur ma santé, plutôt que juste m’affamer jusqu’à des niveaux potentiellement dangereux voir létaux. J’ai fait beaucoup, beaucoup de sport. Rien qu’à y penser, mon mental de dépressif fatigué a le vertige. Faire du sport après 17 ans d’une éducation ultra-casanière et un mental dépressif, c’est difficile. Cela m’a cependant beaucoup aidé, de me concentrer un peu sur autre chose que sur absolument devoir manger moins.
Avec les années j’ai appris à gérer, et je me suis graduellement débarassé de mes crises boulimiques et anorexiques (elles reviennent quelques fois, mais repartent assez vite).

Je ne suis pas tiré d’affaire pour autant : il me reste l’hyperphagie.

L’hyperphagie

L’hyperphagie tient une place particulière dans le monde des TCA. Elle ne se déclenche pas forcément en crises violentes comme la boulimie. C’est un trouble extrêmement vicieux, qui s’installe (du moins chez moi) petit à petit. Elle se définit simplement par « consommer trop de nourriture ».
On peut vivre longtemps en début d’hyperphagie sans le remarquer. Certaines personnes ont des sensations de faim ou de satiété bien régulées, d’autres (et c’est mon cas) peuvent avoir une faim quasi omniprésente. Si l’on décide de manger pour combler ces « petites » faims, elles peuvent commencer à se creuser et à prendre de l’importance, comme un drogué qui serait obligé d’augmenter les doses pour avoir son fix.

Food Supplements vs Healthy DietLa nourriture en tant que drogue

La faim finit par nous obliger à manger des quantités absurdes d’aliments, ce qui entraine sur le court terme : inconfort digestif permanent, nausées, culpabilité, et peut très vite engranger boulimie et/ou anorexie. Sur le long terme, il y a souvent une importante prise de poids, car l’hyperphagie est un trouble quasi-constant. Elle peut durer des jours, mais en général plutôt des mois ou des années. Si je reste trop longtemps chez moi (ce qu’un dépressif introverti aura tendance à faire), je suis quasi certain qu’elle va revenir.

En plus des problèmes psychologiques et physiques associés avec le fait de beaucoup trop manger implique, on n’oublie pas non plus que toute cette bouffe perce dans notre budget mensuel.

On apprend à gérer

Vingt ans avec des TCA. 20 ans que la simple vue de nourriture, quelque chose de supposément plaisant et sain, est source d’anxiétés, de complexes, de culpabilités, et j’en passe.
On apprend à gérer, cependant. Certains développent des techniques. J’ai en permanence des nourritures à basse calorie chez moi, pour au cas où une crise de boulimie se déclenche, m’empiffrer sans trop de remords. L’achat de nourritures à haute densité calorique (Pâte à tartiner type Nutella, beurre de cacahuète, pâte de spéculoos…) m’est rigoureusement interdit. La dernière fois qu’on m’a offert un pot de Nutella végane, je n’ai littéralement mangé que ça pendant trois jours.
Contre l’hyperphagie, la seule solution qui ais jamais marché pour moi est de compter les calories d’absolument tout ce que j’ingurgite, mais cela a parfois tendance à dériver en anorexie. Il m’est impossible de faire confiance à ma faim pour savoir quand m’arrêter de manger, alors même si c’est extrêmement chiant de devoir calculer en permanence, je le fait.

29calories_500Ce à quoi ressemble ma tête en fin de journée

De plus, mon énergie quotidienne très limitée par la dépression m’empêche de cuisiner des repas élaborés. Je me nourris principalement de riz. Quand j’ai eu l’énergie d’aller en acheter, j’ai parfois quelques fruits et légumes, ceux qui peuvent être consommés sans trop de préparation. Pour limiter les dégâts, je prends des protéines en poudre et des compléments alimentaires.

Si je mange trop, ne serait-ce qu’une ou deux fois, cela déclenche des émotions négatives qui peuvent me faire rebasculer en boulimie/anorexie/hyperphagie. Comme la dépression qui est une lutte permanente pour vivre, ces TCA entrainent la nécessité de se battre à chaque instant pour ne pas retomber dans une spirale infernale. On y retombe immanquablement, tôt ou tard, plus ou moins profondément, plus ou moins longtemps,. Et alors il faut remonter, réescalader vers la surface, longtemps et douloureusement, à la force de nos deux bras, en tirant ce corps qu’on déteste au moins en partie.
Je ne parlerais pas ici des dommages causés par nos proches, notre entourage, notre environnement social, dans cette lutte déjà ardue : grossophobie, body-shaming, jugements permanents sur notre corps, sur ce qu’on bouffe, ce qu’on fait ou ne faisons pas. Cela mériterait un autre article, et celui-là est déjà trop long.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, comme depuis 20 ans, il m’est impossible de profiter d’un aliment quel qu’il soit, sans avoir une petite voix qui ne me mette les warnings. Il m’est impossible de dissocier la satiété et la culpabilité : si je n’ai plus faim, je suis coupable d’avoir trop mangé. Il m’est impossible de me regarder devant un miroir sans me trouver trop gros. Même pendant une période sévère d’anorexie ou j’avais pourtant un corps musclé et des « tablettes de chocolat » (quel mot ironique) apparentes, je me trouvais toujours trop gros.

On me dit de m’en foutre, de ne plus m’en soucier. Si je le pouvais, je le ferais. J’essaie tous les jours. Je me regarde des dizaines de fois par jour dans le miroir : c’est plus fort que moi. Mes complexes se transforment en une sorte de narcissisme amour/haine. La « selfie » me parle, c’est un moyen pour moi comme pour d’autres de se rassurer, de se réapproprier son image.

Ce qui est ironique, c’est qu’à force d’heures passées en salle de gym, de privations et d’optimisation de mon physique, je correspond dans une certaine mesure assez bien aux normes de beauté. Les gens s’étonnent (ou pire : refusent de me croire) quand ils apprennent que je complexe énormément. Tout comme j’ai longtemps été étonné d’apprendre que mes amies mannequins complexaient elles aussi très fort. Et pourtant c’est là la raison secrète : c’est souvent parce que nous essayons autant que faire se peut de correspondre aux normes de beauté.

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Avertissement : ce que vous voyez dans ce miroir peut être corrompu
par des idées socialement construites sur ce qu’est la beauté.

Je conclurais sur un simple conseil : quand vous faites face à une personne qui souffre de TCA, abstenez-vous de commentaires sur tout sujet en lien. Vous ne savez pas les conséquences désastreuses que cela peut avoir. J’ai redéclenché 1 mois d’anorexie chez une amie en lui disant qu’elle était « mince, pas maigre » – je m’en suis mordu les doigts longtemps.
Ne commentez pas, et surtout, surtout ne jugez pas : beaucoup vivent une bataille permanente que vous ignorez.

J’espère que la lecture de cet article vous aura aidé à mieux comprendre comment fonctionne le vécu d’une personne avec TCAs. En attendant, rappelez-vous toujours cette évidence :

La beauté n’est pas un chiffre.

Pour aller plus loin :

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