Ad Vitam Nauseam

Romancisation.


Je me lève.

Exceptionnellement, mon premier geste n’est pas d’appuyer sur l’interrupteur de l’écran. En effet, j’ai sauté le diner hier, et une fois n’est pas coutume, la faim est déjà là.
Je me rend deux mètres plus loin, près de l’évier. Une rizeuse, c’est tout ce qu’il y a de plus pratique : un verre de riz, deux verres d’eau, appuyer sur le bouton rouge. Je reviens m’installer de l’autre coté. Au centre de mon studio trône un épais et confortable fauteuil. Le bureau qui l’accompagne, de même, ne laisse pas indifférent : ses proportions sont impressionnantes, surtout compte tenu de l’étroitesse des lieux. Quelques bols de riz sales dans un coin, diverses factures et autres paperasses traînent. Mais c’est au centre du meuble (où l’attention se porte aussitôt) que se trouve le point névralgique de la pièce.

Un ordinateur massif y est ouvert. Deux écrans supplémentaires sont disposés de chaque cotés : des motifs étoilés s’étendent sur tout un panorama. Le clavier est au milieu, la souris bien disposée à droite. De trois bords de la machine, des câbles jaillissent, qui s’enfuient dans tous les coins de la pièce. Dans ces veines coule l’électricité qui va alimenter la vie alentour : ici, la chaîne hifi  va chanter, là la manette s’illumine, casques micros et autres instruments parsèment le décor.
Je m’assois sur l’imposant fauteuil (qui a retenu la forme de mon corps), pose la main droite sur la souris, la gauche sur le clavier, et la connexion se fait. La Machine est maintenant une extension de moi-même (ou bien est-ce le contraire ?)
Peu de gens savent utiliser ce genre d’engins avec une rapidité et une dextérité comparable. Et cette bécane en particulier, c’est la mienne. Nous sommes liés par le bout des doigts, par les yeux et les oreilles. Elle est accordée à ma personne, et ma personne lui est accordée.

Je me sens productif, et commence par du travail : il s’agit de continuer le code du programme commandé. Je m’y met donc, en faisant régulièrement des micropauses pour discuter avec mes amis. A midi, je me lève, verse du riz dans un bol et reviens. Je m’alimente devant une vidéo d’actualité. Je me rappelle qu’il faut des piles pour l’un de mes casques : en trois clics elles sont commandées.
Le travail continue toujours. J’aurais bientôt fini ce programme. J’ai bien avancé. Sans me lever, je commande des sushis comme récompense. Quarante minutes plus tard, ils sont livrés. Je les mange devant un show animé.
En un glissement je vais me coucher, mon lit est juste à coté. Comme d’habitude, je dort sans jamais me souvenir de mes rêves.

Je me lève.
Entre le coin cuisine et le bureau, il y a un tapis de course collé contre le mur. Je l’utilise quarante-cinq minutes, car il est important de garder la forme. Je me connecte.
J’envoie le fruit de mon travail au client. L’argent sera versé sur mon compte cet après-midi. J’ai du temps libre, je me détend sur un jeu vidéo.
Brièvement, je me loggue sur un site de rencontre. Trois heures plus tard, quelqu’un rentre dans mon studio. Nous discutons brièvement, puis nous baisons. Je me reconnecte après son départ, mais très vite il est l’heure de se coucher.

Je me lève, me connecte, vérifie mes comptes : le paiement a bien eu lieu. Je répond aux mails de clients. Le nouveau projet commence. Je l’avance quelques heures, m’interrompt pour manger, puis vais me coucher.

Je me lève, je me connecte. Aujourd’hui : repos. Journée jeux vidéos. Je me recouche.

Je me lève, me connecte. On sonne : le livreur m’apporte mes piles. Je travaille, je me distrait, je me rendort.

Je me lève, me connecte, me rendort.

Je me lève, me connecte, me rendort.

Et je rêve. Je rêve du soleil sur ma peau, et de l’herbe dans mon dos. Je me rêve au sommet d’une montagne, dans l’eau chaude d’une source. Je me rêve voler, et puis tomber, et je me réveille.

Comme d’habitude, je ne me souviens jamais de mes rêves.

Je me connecte.

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