Dossier : Le « Marché Romantique et Sexuel », Partie 1 : Les femmes sont-elles des privilégiées ?

Temps de lecture : 15 minutes
Niveau de bullshit sexiste : Dangereusement élevé

À parler d’amour, on entend souvent revenir une certaine théorie, celle de l’économie de marché sexuelle et romantique.

Cette théorie ne date pas d’hier : elle est popularisée par Houellebecq depuis 1994 avec son célèbre Extension du domaine de la lutte. C’est un sujet qui deviendra récurrent dans quasiment tous ses livres : cet auteur aura construit toute sa carrière sur le thème de la « frustration sexuelle masculine » (sic) au sein du « marché romantique et sexuel ». Le fait qu’il soit un des auteurs français les plus vendus et connus est un indice éloquent à propos de la psyché générale de notre société.

Nous allons entamer un dossier en plusieurs parties, qui explorera ce concept. Attention, nous allons plonger dans de la psychologie normative ultra-sexiste. Le langage utilisé sera la plupart du temps cis-hétérocentré, parfois même violent, et désespérement normatif. Je tiens à m’en excuser, mais hélas il est parfois nécessaire de se salir les mains pour défaire les constructions sociales… Accrochez vos ceintures, et essayez de faire en sorte que votre dernier repas reste dans votre estomac.

Dans ce dossier sur le « Marché romantique et sexuel »,  nous allons définir très sommairement cette structure sociale supposée, puis nous développerons détails, sources et exemples au fur et à mesure de plusieurs articles. Dans cette toute première partie, on se penchera d’abord sur l’un des mythes les plus tenaces lié à ce mode de pensée : le privilège féminin au sein du marché.

Le marché romantique et sexuel, c’est quoi ?

Il s’agirait d’une forme d’organisation sociale (comme le patriarcat), dans laquelle nous serions acteurs et consommateurs, exactement comme nous le sommes dans le marché monétaire.

Cette théorie se base sur plusieurs principes :

1/ La romance et/ou le sexe sont, comme l’argent, des ressources limitées. Ce principe se base lui-même sur les observations suivantes :

  •  Chaque individu ne peut en offrir qu’une quantité limitée, voir très limitée. Dans une société majoritairement monogame, chaque personne  n’est supposée ne pouvoir offrir de la romance/du sexe qu’a une seule personne.
  • La plupart des individus sont en recherche permanente de romance et/ou de sexe.
    Ce dernier point varie énormément selon la dose de sexisme que l’on incorpore dans la théorie. La version la plus usuelle dit que « les femmes cherchent de la romance, tandis que les hommes cherchent du sexe », pour des raisons biologiques essentialistes.

2/ Le genre masculin étant en permanente recherche de sexe, et le genre féminin ne permettant qu’un accès limité à ses ressources sexuelles, cela entraine les conséquences suivantes :

  • Les femmes sont « les gardiennes » du sexe : objets passifs n’ayant pas à faire d’efforts pour coucher.
  • Les hommes, n’ayant pas accès à des ressources sexuelles abondantes (sauf quelques privilégiés), sont en perpétuel état de frustration sexuelle.

Nous allons étudier en détail ces idées, pour voir de quoi il en retourne. Une précision pour la suite du texte : étant donné que la norme sociale dicte que romance et sexe vont de pair (ce qui évidemment occulte les asexuels/aromantiques), on parlera de marché romantique OU sexuel de manière interchangeable, bien que ce ne soit évidemment pas la même chose.

Du point de vue des hommes, les femmes sont des privilégiées.

Les privilèges ont ceci d’horrible que, quand on les a, on ne s’en aperçoit pas.
Ainsi, les hommes sont persuadés d’être les grands perdants de ce « marché romantique et sexuel ». Les injonctions masculines à la virilité et au succès (qui sont nécessaires pour gagner la course à la domination), font que les garçons doivent apprendre à séduire les filles. Les filles n’ayant pas cette obligation, elles peuvent se relaxer et jouer les princesses courtisées par moultes chevaliers et princes charmants. La société leur mâche tout le travail !

Du point de vue masculin, leur éternelle frustration sexuelle est une des pires souffrances possibles . Pour plusieurs raisons :
-Physiquement : la frustration, il faut avouer que c’est pas fun.
-Psychologiquement : la frustration c’est difficile, surtout dans une société qui promet le Bonheur à qui s’établit en relation monogame longue durée.
-Socialement : c’est terrible, puisqu’un succès sexuel et/ou romantique mitigé est supposé signifier que votre valeur de mâle est faible. Votre valeur sociale dépendant de votre statut de mâle (et donc, de votre capacité à séduire de nombreuses femmes), vous êtes rabaissé socialement. Vous perdez la course à la domination, ce qui est une des pires choses pouvant arriver à un homme dans cette société.

C’est la raison pour laquelle vous verrez énormément d’hommes chouiner à propos de leurs frustrations sur internet. Est-il possible d’imaginer pire souffrance ? Et bien en fait oui, c’est très, très possible, et les hommes le sauraient s’ils écoutaient un peu le vécu des femmes au lieu de pleurer sur leur sort.

Quelle est la vraie situation des femmes dans le marché romantique et sexuel ?

Toute personne un minimum renseignée sur la condition féminine saurait que, non, être une femme ne garantit pas que vous ayez un paquet de bites à votre disposition (Mes excuses pour le cishétérocentrisme, j’emprunte le langage masculin normatif). Non, toutes les femmes ne peuvent pas simplement sortir en bar, se faire draguer, et bam trouver l’amour et/ou le plaisir sexuel. Oui, certaines femmes ont ces ressources, tout comme certains hommes.

Dans le cas où elles ont effectivement la possibilité de trouver du mâle à se mettre sous la dent… Et bien d’abord il faut s’assurer qu’elles vont s’en sortir vivantes, de préférence indemnes, physiquement et mentalement, et déjà c’est pas évident. A ce propos, je vais juste citer les mots parfaits de Louis C.K [attention je ne cautionne pas le personnage, il reste un comédien ultra-sexiste] sur le sujet :


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– Une femme qui accepte de sortir avec un homme est complètement folle : c’est une très très mauvaise idée. Et la survie de l’humanité repose là dessus.
– Nous sommes la menace numéro 1 pour les femmes. Mondialement et historiquement, nous sommes leur première cause de problèmes et de mortalité, nous sommes la pire chose qui leur soit jamais arrivée.
– Je ne sais pas pourquoi les femmes sortent encore avec des hommes, étant donné qu’il n’y a aucun pire danger pour elles.
– Pour les hommes, notre danger numéro 1, c’est l’arrêt cardiaque. Voilà. C’est le coeur qui te dit « Mec, je peux plus continuer, je te le dit depuis trois infarctus, arrête de déconner »
– Mais les femmes sortent encore avec les hommes ! « Oui, je vais sortir avec toi, seule, la nuit ». Êtes-vous folles ? « Salut, où on vas ? » « Statistiquement, à ton enterrement ».
– Si vous êtes un homme, essayez d’imaginer que vous ne pouviez sortir qu’avec des créatures mi-lion mi-ours, et que vous seriez là à chaque fois à vous dire : « Ugh, j’espère que celui là est gentil ».

Deuxièmement, pour les femmes qui auraient eu la chance de tomber sur un homme pas trop violent (physiquement et/ou psychologiquement). C’est bien, c’est cool, elles vont pouvoir avoir du sexe !
Pas si vite, papillon. C’est pas si simple. Il ne faut pas oublier qu’une écrasante majorité des hommes est extrêmement sexiste. Et pourquoi, oh bon dieu, pourquoi une femme voudrait-elle coucher avec un homme sexiste ? Je rappelle que les valeurs sexistes dictent que les femmes ne sont pas supposées coucher avec les hommes en général !
Coucher avec des hommes, c’est « se salir ». C’est « se donner », c’est « céder » quelque chose. Quelque chose, on ne sait pas trop quoi, mais qu’une femme qui « se donne » perd, à commencer par sa virginité (un concept oppressif utilisé pour contrôler le corps féminin). Et si une femme a connu trop d’hommes, elle n’est plus rien. C’est une salope, sa valeur sociale est plus basse que terre. Elle est finie.

Alors pourquoi, pourquoi coucher avec un homme dans ces conditions, puisque par l’acte même de coucher, elle va perdre de sa valeur auprès de cet homme ? Jusqu’à quel point faut-il qu’une femme soit aliénée pour qu’elle accepte de perdre de la valeur avec un partenaire masculin, pendant l’acte même qui est supposé être étalage de vulnérabilité et d’intimité ? Comment est-il encore possible que des femmes acceptent de « sacrifier une partie d’elle-mêmes », tout en sachant qu’elles se feront traiter comme de la merde en conséquence ? Elles y gagnent quoi, en fait ?

Troisièmement. Imaginons que cette femme qui désire coucher ait trouvé un partenaire pas trop dangereux et pas trop sexiste (perle rare), ou peut-être qu’elle se sent courageuse et qu’elle est prête à supporter tout ça (Dans les faits, c’est surtout qu’elle pense ne pas avoir le choix…).

C’est dommage pour elle, parce que les hommes sont nuls au lit.

Oui oui… Pas tous, non (#NotAllMenInBed), mais en moyenne générale, les hommes cis hétéros sont carrément nuls au pieu. Il suffit d’écouter ce que vos amiEs racontent pour s’en rendre compte.

C’est dommage mais pourtant c’est vrai. Plusieurs raisons à cela :

-La culture du sexisme viril, et son alliée la pornographie, qui déclament en substance que les femmes « aiment ça » de la manière la plus violente et phallocentrée possible. En dehors d’un coît brutal, point de salut ! Un vrai mâle affiche sa virilité en pilonnant des vagins en mode marteau-piqueur. S’il reproduit les trucs de dominant vus dans les pornos, c’est des points bonus. Savez-vous qu’il y a des gens là-dehors qui demandent comme cadeau à leur femme pour leur anniversaire de les laisser la sodomiser ? Ais-je besoin de décrire à quel point ce mode de pensée est malsain ?

-Le sexe, c’est avant tout de l’écoute et de la communication. Souvent, du bon sexe nécessite également de réussir à se laisser aller, à partager ses émotions et son ressenti avec autrui. Manque de chance, la communication et les émotions, c’est un truc pour les gonzesses et les pédés. Un vrai mâle viril, ça pilonne, sans amour ni sentiments.

-Le sexe est une compétence comme une autre : elle s’apprend. Contrairement à ce qu’on peut lire dans les hentaïs, personne n’est magiquement ultra-doué dès les premiers essais. Or, pour réussir à améliorer une compétence, il faut se remettre en question. Se remettre en question, ça sous-entend qu’on n’est pas parfait par nature. Que l’on est pas né mâle alpha génétiquement supérieur. En conséquence de quoi, le Vrai Mâle ne se remet pas en question, car cela blesse son égo de mâle.

-Tout ce qui entoure la sexualité féminine et le plaisir féminin est tabou et/ou très mal connu. Saviez vous par exemple qu’un hymen ne se déchirait pas et qu’il était anormal de saigner la première fois ? Moi non plus.

4dbd3a27bf301-female_organism1L’orgasme féminin n’a été découvert qu’au début du XXème siècle par cette équipe de chercheurs (Source : The Onion, journal parodique)

Résumons la situation :

Ce que les hommes pensent : Les femmes sont les privilégiées du marché romantique et sexuel car elles ont des tonnes de partenaires sexuels à leur disposition, et n’ont qu’a claquer des doigts pour se faire servir.

La réalité : Certaines femmes ont possiblement les ressources nécessaires pour avoir à leur disposition des partenaires sexuels. Elles encourent un risque de violences physiques et/ou psychologiques très important. Elles ne sont pas sensées coucher, car sinon ce sont des salopes, et si elles couchent quand même elles se font mal voir par la personne même avec qui elles ont couché. Et de toute façon, l’expérience ne sera pas forcément agréable, ce sera même souvent le contraire.

Alors, oui, les femmes aussi connaissent la souffrance de la frustration. Au niveau psychologique, c’est même bien pire pour elles. Si vous êtes une femme, vous n’êtes supposée pouvoir vous réaliser qu’a travers un homme (le célibat longue durée est bien plus stigmatisant pour une femme que pour un homme). Socialement, même si un homme avec un pouvoir de séduction faible possède une valeur sociale basse, par le simple fait de sa naissance il reste supérieur à une femme, qui elle est socialement plus proche de l’objet n’ayant pas de volonté propre, que d’une vraie personne.

Alors, Messieurs qui chouinez sur votre éternelle frustration, veuillez s’il vous plait prendre conscience de vos privilèges.

Comment confondre les causes et les conséquences, ou l’essentialisme comme mauvaise justification

Revenons sur la croyance sociale dont nous avons parlé au début de cet article :

Les femmes cherchent de la romance, tandis que les hommes cherchent du sexe, pour des raisons biologiques essentialistes

Détaillons un peu les fondements essentialistes répandus dans la culture populaire qui soutiennent cette croyance.

Cette théorie se base sur le fait que les hommes se reproduisent par une simple éjaculation, tandis que les femmes mettent 9 mois à accoucher, mois pendant lesquels elles sont vulnérables. Elles ont ensuite besoin de soutien et de protection pour nourrir et élever leur enfant.
Ainsi, pour optimiser la transmission des gènes, un homme serait « programmé » pour avoir le maximum de partenaires sexuels femmes possible, tandis qu’une femme serait « programmée » pour ne coucher qu’avec un seul homme, et établir une relation romantique afin de pouvoir faire élever sa progéniture dans les meilleures conditions.

Ce n’est ni la première, ni la dernière théorie essentialiste fumeuse largement partagée par la population. L’essentialisme, c’est cette croyance que les hommes et les femmes sont programmés d’une certaine façon à cause de la sélection naturelle, et qu’il faut en conséquence se plier aux volontés de la Nature sous peine d’un châtiment terrible.

Ainsi, beaucoup de masculinistes pensent réellement que la destruction des normes de genre par les féministes va entrainer la fin de la civilisation (oui oui).
Beaucoup d’homophobes justifient leur homophobie par le fait que « l’homosexualité n’est pas naturelle » puisque la procréation est nécessairement hétérosexuelle. De tout temps, l’essentialisme a été la méthode de prédilection pour justifier les oppressions, et ça remonte à loin, bien plus loin que juste les Rois et nobliaux du moyen-âge qui régnaient « de droit divin », comprendre « c’est comme ça, c’est la nature alors taggle ».

2310evolution-homosexualite-rpg(Source : SMBC, traduction Portail Lapin)

Au fond, la seule différence entre masculinistes et féministes tient là-dedans : chaque groupe est conscient du sexisme de la société. Les masculinistes pensent que ce sexisme est souhaitable, nécessaire et inexorable, puisque produit de la Nature, tandis que les féministes pensent qu’il est néfaste et qu’il faut s’en débarasser, puisque le résultat d’une construction sociale. Les études sociologiques et biologiques ont beau se ranger du coté des féministes, selon les conservateurs cela est probablement un complot (vous savez, le fameux complot de la « théorie du genre »).

Bref. J’aborde ce sujet, pour montrer encore une fois comment nous croyons des « vérités éternelles » qui sont en réalité de récentes constructions sociales :

[…] durant l’essentiel de l’Histoire occidentale, de la Grèce antique jusqu’au début du XIXe siècle, on supposait que c’était les femmes les obsédées de sexe et les adeptes de porno de leur époque. [La suite sur Les Fesses de la Crémière]

Cette idée que les hommes sont naturellement toujours en recherche de sexe, mais surtout pas les femmes, est tellement ancrée dans notre société que nous pensons évidemment qu’il en a toujours été ains, alors que ce fut le contraire très longtemps. Tout comme les canons de beauté ont changé (vous savez sûrement que la glorification de la minceur, par exemple, est très récente), les structures sociales aussi évoluent… Et de tout temps l’on est persuadé qu’il s’agit de la Nature, que c’est comme ça et c’est tout.

Quelle est l’explication la plus simple pour expliquer que les hommes semblent obsédés par le sexe, mais pas les femmes ? Est-ce que ce serait parce que nous avons été programmés par nos ancêtres (dont nous savons très peu) il y a des millions d’années pour agir exactement de cette manière… Ou est-ce simplement parce que nous vivons dans une société où un homme a tout à gagner à baiser beaucoup, et où une femme a tout à perdre ?

En conclusion

Pour de très nombreuses personnes, le Marché romantique et sexuel est une réalité. Comme toute construction sociale, elle devient vraie si elle est partagée par le plus grand nombre. Rapellons-nous que nous décidons tous, en tant qu’individus, de quoi est fait la société : la société c’est ce que nous voulons en faire.

Je transmet donc un message aux hommes hétérosexuels : pour l’amour de Dieu, apprenez à vous taire et à écouter. Si vous saviez écouter, des femmes vous communiqueraient davantage sur leurs vécus, et vous vous rendriez alors compte à quel point votre situation est enviable et privilégiée. C’est un bon point de départ pour faire parti de la solution plutôt que du problème.

Je transmet aussi un message aux femmes, celui-là plus simple : Bonne chance.

Pour aller plus loin :

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