Un voyage à San Francisco, ou « Bon dieu, qu’est ce que je suis venu foutre ici ? »

“What are you doing here ?” me demande l’officier d’une voix dure.

Qu’est ce que je fais ici ? Bonne question. Je lui sors la première réponse qui me vient à l’esprit : je suis en visite touristique aux Etats-Unis.

« But why so long ? » Oui, pourquoi si longtemps, trois mois ? Je répond qu’il y a surement beaucoup à voir ici.

Apparemment mes réponses ne le satisfont pas. Je suis envoyé droit en salle d’interrogatoire.

Et je stresse un peu quand même.

Je suis à l’aéroport de Cincinnati, je viens d’arriver de Paris. J’ai une correspondance dans deux heures pour San Francisco. Si mes réponses ne leur conviennent pas, ils peuvent librement choisir de me bloquer l’accès au sol, et ça signifie un retour en France par le prochain avion, à mes frais évidemment.

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La salle d’interrogatoire est blanche, avec une unique table et trois chaises. Une officière me pose la même question : « Why are you here ? »

Franchement ? Je ne sais pas.

Je ne sais pas ce que je fous là. Pourquoi suis-je parti ? Parce que je m’ennuyais ? Mais ce n’est pas une réponse. Parce que j’étais curieux ? Non, ce n’est pas ça. Je sais que je cherche quelque chose, je ne sais juste pas quoi, pas encore.

Evidemment je ne vais pas répondre ça. J’invoque un tour de Californie, ses paysages, son tourisme.

« Where are you going to sleep ? »

Je ne sais pas. J’ai donné une vague adresse d’auberge de jeunesse que j’avais noté peu avant mon départ. Je ne pense même pas vraiment pouvoir y loger ce soir.

« Do you have friends in the United States ? »

Non, je n’ai personne ici. Je suis seul.

14 heures de vol plus les formalités et la correspondance, j’ai eu beaucoup de temps pour lire. Et au grès de mes lectures, une phrase en particulier, et de façon inattendue, a rebondit en moi, résonné, raisonné ; une phrase simple, simplette en apparence, mais puissante de par sa densité :

« Se libérer, ne croyez surtout pas que c’est être soi-même. C’est s’inventer comme autre que soi » *

Je suis maintenant à San Francisco. Il fait toujours jour, même si pour moi le soleil s’est levé il y a presque 24 heures. Je réalise à quel point je suis exténué. Je ne comprend rien à ce qui m’entoure. Je suis perdu, complètement perdu. J’ai finis par trouver tant bien que mal cet « hostel » cheap dont j’avais noté l’adresse. Le réceptionniste m’annonce complet pour la semaine, mais pour être franc, je m’y attendais.

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La nuit est tombée, maintenant. J’ai marché, longtemps, sans savoir où j’allais ni ce que j’allais faire. Je suis dans un petit parc, où je viens de rencontrer Ian et Trevor ; deux jeunes San-Franciscains et tellement adorables. Ian téléphone pour moi à tout les cheaps hostels du coin, Trevor roule une cigarette qui fait rire à mon attention (« It’s legal here in California »). Et puis m’offre des bonbons au chocolat fourrés au cannabis.

Aucun hostel abordable disponible ce soir. Le parc est vraiment minuscule, mais sur le coté un petit batiment émerge, qui projette une ombre autour de lui. J’avise le coin, leur demande s’il y a des risques à dormir là. Je ne connais pas les mœurs locales : il y a toujours le risque de se faire tabasser et voler ses affaires, mais surtout je crains de me faire embarquer par la police. « Le voisinage ici est bon » selon Ian, et « La police ne s’occupe pas de tes affaires tant que tu ne les y oblige pas ».

Minuit, dans le coin sombre du parc.

Un (plusieurs?) moustique(s) me réveille(nt).

Je sors la main de mon sac de couchage et me touche le visage pour verifier si j’ai été piqué.

La peau sous mes doigts me semble gonflée, insensible et boursoufflée, presque paralysée. Merde.

J’ai peur que les moustiques m’aient complètement dévoré et défiguré. Mais je réalise au bout d’un moment que mon visage va bien, que c’est juste mes sensations qui déconnent. La weed a fait son effet, il semble : je suis high et je ne m’en étais même pas aperçu.

Je sors ma bombe anti-moustiques : depuis une certaine mésaventure en Egypte, je la transporte en permanence, où que j’aille. Je bénis intérieurement l’expérience que j’ai commencé à accumuler. Je suis un piètre voyageur, surtout comparé à certains de mes amis aventuriers en puissance, mais au final je m’en tire pas si mal que ça.

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Deux heures du matin.

Une fine pluie me réveille.

J’ai un vague espoir qu’elle n’empire pas.

Elle empire.

Mais l’arbre qui me cache me protège aussi par son feuillage. Je lui en suis reconnaissant, et me rendors.

Cinq heures du matin.

Je me réveille, les sens en alerte.

Un homme s’approche de moi, sans bruit, sur la pointe des pieds. Quand il arrive à moins de deux mètres de moi, je dit bonjour, en français dans le texte ; il s’en va. Il transporte une sorte de matelas gonflable. Je ne crois pas qu’il voulait me piller, probablement il ne m’avait juste pas vu. Mais s’il ne m’avait pas vu, pourquoi marchait-il sur la pointe des pieds ?

Cinq heures quarante.

Je me suis définitivement levé il y a dix minutes. Je suis assis sur un banc à une dizaine de mètres du coin où j’ai dormi. J’y petit-déjeune à la sauvage. Une voiture de police vient patrouiller au ralenti autour du parc. Elle me braque un projecteur sur la gueule, et semble réfléchir un moment, puis décide finalement que je suis clean et continue sa ronde. Elle braque son projecteur dans tout les coins sombres, inquisitrice et inquiétante. Y compris dans le coin où j’étais allongé, il y a à peine dix minutes. Il se serait passé quoi si j’avais encore été en train d’y dormir ?

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Huit heures du matin. Je bois un café au Starbuck, et il est moins dégueulasse que dans mes souvenirs. J’écris. J’écris alors que ça fait deux semaines que j’essaie, avidement, et que rien ne vient. Les mots coulent, les réflexions se construisent, déconstruisent et reconstruisent. C’est fluide, c’est souple, ça sort sans effort.

Je ne sais toujours pas ce que j’étais venu chercher, mais je crois que je l’ai déjà en partie trouvé.

« Ne soyez rien, devenez sans cesse »*

*La zone du dehors (Alain Damasio)

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