Le premier

On m’a fait parvenir ce texte pour publication – Je vous le transmet tel quel, en vous laissant seuls juges du contenu.
Zerh
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Allongée dans son lit, je me rends vite compte qu’il n’y a rien de délicieux dans cette histoire. Encore une fois, j’ai trouvé sur mon chemin un homme pour qui le sexe est coincé quelque part dans la colonne vertébrale, entre deux envolées cérébrales, un ami et un philosophe.

La frustration me gagne.

« C’est bien, toute cette expérience que tu as, je vais apprendre… »

Mais oui, tu es bloqué sexuellement, comme tant d’autres. C’est un motif brodé sur ma vie – je les rencontre, ces intellectuels mal dans leur corps et bien dans leur tête. Je leur donne une chance et parfois, je leur déverrouille les parties génitales. Par amitié, et souvent pour trouver chaussure à mon cœur, je prends le temps de tout réchauffer, de m’accrocher un peu, et puis là, je m’affale face contre neige.

« Non mais sans rire, tu t’attendais à quoi ? »

À rien.

Alors je prends mes vêtements et je pars.

Je ne veux pas tout ré-enseigner, être cette amante qui le prépare pour celle qu’il aimera. Déprimée, je me sens souvent comme si je ne valais rien. Un corps usé, une expérience lourde qui débalance toujours tout. Et mes geeks un peu gênés, parfois autistes et asociaux… Ils me quittent. Ils ne changent pas.

Je m’attendais à quoi ?

Des sanglots dans la gorge. Les prestations de chômage qui ne rentrent pas. J’ai besoin d’argent. Je pense à vendre ce corps, mais puisqu’il qui ne vaut plus rien… Payer le loyer, pour reprendre la vie normale… Mais je sais très bien que si je suis triste et dans le besoin, je me mettrais en position de vulnérabilité.

Je veux essayer de monnayer mes services, mais pas comme ça, pas dans le désespoir.

Mes soirées, je les passe sur les bas-fonds des sites de rencontre, où je lèche la vitrine sans ne plus rien sucer au passage. J’ai commencé à explorer les annonces classées des filles qui travaillent, et à voir les messages des hommes aussi.

J’essaye de comprendre le degré de tristesse qu’il s’y trouve.

J’y croise quelques âmes esseulées, pas forcément à la recherche d’amour mais surtout d’une présence humaine. Cette américaine catholique qui vient d’aménager à Montréal pour vivre avec son mari rencontré sur Internet. Ce jeune homme du Mile End qui a envie de regarder un film en se collant contre une fille, parce qu’il vient de se faire jeter…

Des amarres larguées. Des amants lassants. Des histoires d’un soir, même.

Et puis il y a parfois les annonces touchantes de ces gars dans la vingtaine qui n’ont jamais fait l’amour. Plus rarement, ils sont à l’aube de la trentaine. Je repense à mon Belge, mon grand geek que j’ai tant aimé. J’y revois ses maladresses, son désir d’apprendre. J’ai de la compassion.

Alors j’écris à l’un d’entre eux. Il a vingt-cinq ans. Il veut embrasser une fille.

Et moi je veux savoir ce que ça fait d’être payée pour enseigner les délices de l’intimité. On arrivera à s’entendre. On peut se comprendre, tous deux en exploration.

« Et si on se rejoignait sur le Mont-Royal ? Je veux te rencontrer en lieu neutre. Je ne te garantis rien. Je veux un dédommagement. » Je me sens en rapport de force alors j’exige, mais à la fin c’est dans le parking du collège de ma jeunesse que l’on se rejoint. Il n’est pas repoussant, ni beau ni laid. Moins laid que ce qu’il disait, du moins. Il est maladroit mais touchant. On embarque mon vélo et on va chez lui.

On parle, beaucoup. Il me fait à souper, des pâtes bolognaises. Je pense qu’il m’aura toujours fait des pâtes bolognaises, à travers nos rencontres. Je pense qu’il mange beaucoup de pâtes. C’est un sportif acharné, d’assez haut niveau. Il est tout maigre.

Puis à un moment, on passe à la chambre, sur ma suggestion. Il va prendre une douche, et j’explore la chambre, mais il n’y a pratiquement rien. Des vêtements épars, un lit défait, des murs nus.

Je fais le lit et je m’allonge. Il revient.

« Wow, t’as fait le lit ! »

C’est un détail, maintenant, on s’en fout, il faut que je fasse comme si tu ne me payais pas, mais tu le fais. Maintenant je ne dois pas te décevoir, mais je ne sais pas par où commencer. Maintenant tu t’allonges et on ne sait pas quoi faire. Exactement.

« C’est bizarre… » Bien sûr.

« On peut se faire un câlin, pour commencer ?

–          Oh oui, je n’ai jamais fait de câlin à une fille !
–          T’as jamais fait de câlin à une fille ?
–          Non.
–          Pourquoi ?
–          Je sais pas !
–          Et un massage ?
–          Pas vraiment.
–          Et faire la cuiller ?
–          Non plus. »

Vingt-cinq ans, tant à faire. J’ai sur mon dos le poids de mon expérience, mais elle s’effeuille doucement. Elle devient si légère, ces partenaires, ces amours ratées, ces amours réussies, elles s’envolent. Je me serre contre lui.

Un bisou dans le cou dérape et se colle contre ses lèvres et puis corps à corps et rires et massage, on parle et il pose des questions, et ça, t’aime ça ? Oui, j’aime ça, ça non, ça, pas toutes les filles aiment, mais moi oui. Ça par contre, c’est pas mon genre.

On glisse, en pagaille, on se dénude un peu. On est à l’aise, maintenant. On discute, on rigole, on se touche.

« Est-ce que tu crois que je pourrais essayer de te manger ? »

C’est candide, non ?

« Oui ! »

Guidé par son sens de l’écoute, par ses intuitions et par mon feedback, mon nouvel amant s’avère talentueux. Je me laisse aller – c’est bon ! C’est imprévu, on devait s’embrasser, sans plus, mais quand même !

Je jouis. J’éclate de rire. Pour le remercier, je lui offre la même chose.

On est tellement échauffés, j’aurais envie de plus, à présent. Il refuse. « On va s’garder une petite gêne. »

Il finira bien par se dégêner.

Il me raccompagne en ville, avec mon vélo et tout ça, mais avant de quitter son appartement, il dit maladroitement « Oh et puis est-ce que tu veux ta compensation ? Je demande parce que t’as quand même joui… »

Encore puceau, déjà gigolo…

« C’est une barrière psychologique à passer, pour moi, me faire payer. Je ne sais pas comment je me sens…

–          Pour moi aussi…
–          Pour toi aussi ?
–          C’est aussi une barrière psychologique à passer, de payer. Mais je me sens bien. »

Il me tend cent dollars. Vingt dollar l’heure.

C’est ainsi que nous sommes devenus des criminels.

Cybèle Lesperance

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