RSAiste, Malade mental, et Fier.

Trigger warning : maladies mentales, suicide, et violences.

1000 mots,
5 min de lecture

Je suis au RSA depuis des années.

Fils de CSP+, homme-cis-passing-blanc et études prestigieuses : bac+5 avec titre d’ingénieur reconnu par l’état. Privilégié de partout (ou presque).
Je retrace ma vie en une ligne : collège privé, lycée de bourge, classes prépa aux grandes écoles, école d’ingénieur.

Et pourtant aujourd’hui je suis au chômdu. Des années de précarité et de RSA derrière moi.

Je suis malade, je suis bipolaire. C’est une maladie tragique avec un nom rigolo, et je ne peux pas décrire à quel point c’est horrible à vivre. Je n’ose pas décrire la quantité de souffrance stockée dans mes années passées.

La bipolarité, la dépression, et toutes ces saloperies, le consensus scientifique actuel s’entend à dire que les causes sont biopsychologiques : une prédisposition génétique plus ou moins importante peut activer la maladie suite à des évènements traumatisants. Maintenant, assez de conneries psychologiques (ou pire, psychanalytiques), s’il vous plait. Non, le problème n’est pas que « je ne veux pas m’intégrer ». Le problème, c’est pas la « prise de drogue ». Le problème, c’est pas que « je sort pas de chez moi ». Arrêtez de décrire mes symptômes en foutant une étiquette « Cause » dessus, c’est trop facile, n’importe qui peut faire ça.

Mon problème, il est clair : de vieux traumas qui ont déclenchés cette saloperie que j’avais dans mes gênes. Arrêtez trois secondes la science de comptoir et lisez les chiffres : 1 personne sur 50 est bipolaire. Avec un parent bipo, on a 22% de chance de le devenir. Avec deux parents, ce chiffre monte à 63%. Sachant que « qui se ressemble s’assemble », qu’en conséquence mes amoureuses sont régulièrement soit dépressives soit bipolaires, je me dis que cette maladie a encore de beaux jours devant elle.

Et ces traumas, ils viennent d’où ? En partie de mes privilèges, ironiquement. Le collège-internat religieux, joli nom pour prison-pour-enfants. Les études prestigieuses qui m’ont usés trop jeunes, qui me donnent l’impression à 28 ans d’être un vieux papy qui a déjà tout donné. Ma pauvre année de classes préparatoires aux grandes écoles m’a fait développer une maladie de peau incurable. J’ai pas trente ans, je prend trois médocs par jour au minimum. Plutôt six ou septs.

Bref. Je m’égare. J’étais venu parler de comment je vis.

Après mes études j’ai été employé par l’état deux ans, sur trois contrats, dont deux en tant que cadre (avec le salaire obscène qui va avec, mais ceci est un autre problème). Précarité de l’emploi, parce que les CDI c’est so XXème siècle, maintenant on enchaine les CDD de six mois. Sans prime de précarité ni remboursement des congés payés, parce que si c’est obligatoire dans le privé, dans le public ça ne l’est pas. Après tout, comment pourrais-tu travailler pour l’état et être précaire ?

Trois ans de RSA maintenant, dont deux de chômage.  Comme toute ma génération, trop de diplômes et pas assez de boulot.

Et cette honte, constante et rampante, d’être un assisté de la société. Je suis votre assisté, je vis avec vos impôts, ils me nourrissent. Tu te lèves pour aller au taff tout les matins, tu reverses un mois de ton salaire par an à l’état, il va en partie dans mon pain et mes médocs.

Tu paies 70 euros ton pass navigo et tes dolipranes, moi je paies rien. Tu paies ton psy, moi pas. Tu paies ton loyer plein pot, moi j’ai les aides au logement. Tu paies l’état, l’état me paie. Et ça s’arrête pas là : la moindre aide sociale je la ratisse, le moindre euro d’économisé. La CAF qui tente désespérement de se débarasser de moi, en me demandant toujours davantage de justificatifs. Pôle emploi qui me met des RDV sans me prévenir dans l’espoir que je les rate pour mieux me radier. Mais je suis au taquet, j’ai l’expérience du parasite : vous vous débarasserez pas de moi comme ça.

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Le RSAiste dépensant l’argent durement gagné du contribuable
(Allégorie)

Et j’ai honte. Pas trop, juste un peu. Parce que la société veut que j’ai honte, la même société dont la violence m’a rendu malade mental à vie. Alors j’ai honte, un peu, mais pas trop, parce que je sais.

Je sais que je suis un investissement. 

Parce que malade, je le suis, mais je compte pas le rester. Pareil pour le chômage, pareil pour le RSA. Les zhônnetes-gens travailleurs qui critiquent les chômeurs RSAistes sont, curieusement, peu préssés de perdre leur propre emploi. Le RSA et le chômage, c’est comme avoir un godemichet coincé dans le cul : sur le moment ça peut paraitre agréable, mais à la longue, ça fait très mal.

Je suis un investissement, parce que dans quelques années je serais guéri.

J’ai un cerveau, et comme tous les cerveaux il marche bien quand il déconne pas. Et comme tout le monde, j’ai envie de me mettre au service de la communauté. J’ai envie de créer, fabriquer, j’ai envie de faire. Bref, j’ai envie de bosser.
Je rêve d’un emploi de 9h à 17h 5 jours sur 7, avec des pauses café et de bonnes nuits de sommeil. Peut-être pas pour toujours, mais là, c’est ce dont j’ai envie.

Et je bénis la France. Je hais ce pays pour de nombreuses bonnes raisons, mais je l’aime énormément aussi. Pas à cause des baguettes-charlie-hon-hon-hon, mais parce que je peux rentrer dans une pharmacie ou chez le médecin, et ressortir avec un énorme sac de médicaments et une ordonnance, sans avoir déboursé un centime. Parce que j’ai un psychiatre gratuit pour me guérir, parce qu’on prend un peu soin de moi.

Parce que sans tout ça, je serais peut-être déjà suicidé dans un caniveau.

Alors, honnête travailleur, ne pense pas à moi comme à ton parasite.

Pense à moi comme à ton collègue de demain, celui qui va payer ta retraite.

Et si un jour tu croises un cadavre dans un caniveau, dis-toi bien que c’est parce que t’as pas payé assez.

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2 Commentaires

  1. Cha
    Publié le avril 15, 2016 à 8:48 | Permalien

    Pour moi, y a pas à avoir honte. Du tout. La plupart des boulots ne sont pas forcément utiles à la société, voire carrément nuisibles (je ne t’apprends rien ?!). Et si tout le monde bossait juste par solidarité envers autrui, je pense que ça se saurait.

    Je ne te connais pas bien mais à tous les coups t’es peut-être autant voire plus utile qu’eux via tes actions quotidiennes (si toutefois il faut forcément l’être dans nos sociétés, personnellement j’ai cessé de raisonner de la sorte depuis un bon moment déjà mais supposons). Non chiffrables, non mesurables, certes tu ne fais pas acte de présence dans un bureau ou une usine quelconque mais va falloir que ça cesse aussi tous ces paramètres à la noix.

    Quelque part tu laisses ta place à quelqu’un d’autre en plus !

    Et en effet les gens peuvent aussi faire preuve d’empathie envers celleux qui sont cassé-e-s d’une manière ou d’une autre par un système qui les opprime plutôt qu’en en rajoutant une couche. On ne convainc personne en utilisant les termes « feignasse » et « parasite » ou en infantilisant, sinon soi-même en surface pour s’auto-médailler, ça dure un temps. Et c’est pas non plus comme si tu les mettais sur la paille en étant au RSA.

  2. GAELLE BERNARD
    Publié le février 27, 2017 à 10:40 | Permalien

    mon dieu, j’avais raté cet article la. il est tellement trop bien oO

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