Faire du bruit

1500 mots
Temps de lecture : 6 minutes

J’étais, vendredi soir, dans un bar du 11ème, voisin du Bataclan. Ce qui m’a frappé, dans cette nuit où la France connaissait «la pire attaque terroriste de son histoire», c’est, étonnamment, le silence et le calme.

Pour être précis, quand tout a commencé, j’étais à – quoi ? – 50 mètre, 100 peut-être, du lieu où des centaines de gens qui auraient pu être mes amis se faisaient tirer dessus. Où se précipitaient les gens d’armes de la force publique. J’étais à 2 stations de métro des rues, des bars et des restaurants que j’ai déjà fréquentés, que j’aurais pu fréquenter ce soir-là, et qui devenaient des lieux de carnages et d’où les assassins prenaient la fuite.

Et dans ce kebab, où j’étais avec mes amis, leur piquant des frites selon ma stratégie toujours éprouvée de végétarien consommé, nous n’entendions

Rien.

Strictement rien.

Nous ne voyions

Rien. Nous voyions des gens qui marchaient normalement, qui roulaient en scooter ou en vélo, ignorant sans doute, peut-être, eux aussi, de ce qui se passait alors.

Et que ce soit à ce moment-là, ou dans le bar ensuite où j’ai passé le reste de la soirée enfermé volontaire derrière le rideau métallique baissé, c’est vraiment ce qui m’a le plus marqué. Ce silence.

Cette rupture entre l’horreur en cours, voisine, et le calme absolu de l’endroit où nous nous trouvions.

Ce silence était bien sûr remplacé par le bruit des images de BFM-TV qui passaient en boucle, par les nouvelles qui arrivaient sur les smartphone des gens qui parvenaient à capter.

Mais nous baignions tout de même dans cette nappe si étrange d’un absolu silence.

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Hier samedi, parmi les innombrables réactions que je voyais passer sur mon fil d’actualité Facebook, alors que le monde entier semblait s’émouvoir et compatir de la barbarie que nous avions subi ; alors que les photos de profil se couvraient de filtre bleu, blanc, et rouge, et que mes proches se signalaient les uns après les autres comme « en sécurité », j’ai été frappé par deux commentaires relayés par mes amis :

Le premier disait : « Ce que nous avons connu vendredi est exactement ce que les réfugiés cherchent à fuir, parce qu’ils le vivent tous les jours. »

Le second me rappelait : « Jeudi dernier, à Beyrouth, deux bombes ont explosé, et fait des dizaines de victimes.»

Aujourd’hui, j’ai lu un commentaire d’un blogueur libanais qui disait, en substance : « Pourquoi est-ce que les bâtiments étrangers ne s’allument pas de blanc, de rouge et de cèdre ? Pourquoi est-ce que la communauté internationale ne nous rend-elle pas hommage ? Pourquoi est-ce que Facebook ne propose-t-il pas aux Libanais l’outils qui permet de se signaler en sécurité ? »

Et j’ai pensé que, effectivement, nous n’avions jamais rendu hommage aux morts de Syrie. Jeudi, nous n’avions pas fait attention à cet attentat à Beyrouth.

Nous ne les avons pas entendus. Pas plus que les victimes des attentats d’Irak, ou ceux des attaques drones du Yémen, ou du Pakistan. Ou que les morts en Afrique.

Quand ils sont morts, ça a été dans le fracas inhumain des bombes et des kalachnikovs, eux aussi.

Mais pour nous, ils n’étaient que du silence.

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Une autre chose qui m’a frappé dans les commentaires des médias, dans les commentaires des hommes politique (comme du reste dans la façon dont nous avons traité les attentats de janvier), c’est encore cette capacité d’occultation d’un fait si simple pourtant, si simple mais si essentiel : ceux qui attaquent la France sont des citoyens français.

Et comment expliquer ce phénomène absurde, aberrant, fruit d’un ordre chaotique inconcevable, qui fait que des citoyens d’un pays dont la devise a cette beauté magnifique, indépassable – miraculeuse même tant elle aurait pu ne pas être – de « Liberté, Egalité, Fraternité » se retrouvent prêts à se faire exploser pour emporter dans leur mort des dizaines de leurs voisins ?

Parce que-et-puis-voilà ? Parce-qu’ils-sont-des-idiots-et-des-lâches ? Jolies explications qui n’expliquent jamais rien.

Comment l’expliquer si ce n’est par le non moins inconcevable silence dans lequel ils ont grandi, oubliés, sortis de cette si belle devise, citoyens d’une République qui ne les considérait ni comme égaux, ni comme frères, libres tout seulement de pointer au chômage et surtout de se taire ?

Comment l’expliquer si ce n’est pas ce tonitruant silence de notre régime actuel incapable de proposer à toute une partie de ses citoyens un projet plus porteur, un rêve plus beau que celui d’une idéologie débilitante qui préconise de se faire exploser au milieu d’innocents ?

Comment se l’expliquer cette haine qui nous vient directement de Syrie, d’Irak, de l’Orient et d’Afrique ?

Parce-ce-ce-ce-ce-que ? Encore une fois, deviendrons-nous gagas à nous gaver nous bourrer à radoter ainsi d’analyses sans causes et de raisonnements sans raison ?

Oublierions-nous que Daesh est un monstre né du néant de l’Irak, néant crée par les bombes américaines ? Et ces bombes, à quoi seraient-elles dues, sinon au pétrole qui remplit nos voitures et fabriques nos plastiques ?

A chaque fois que nous remplissons nos réservoirs de voiture, que nous achetons le moindre objet de plastoc, entendons-nous les cris des enfants irakiens ? Voyons les mangroves noircies du delta du Niger ?

Voilà deux siècles que nous pillons la planète, et ce sont toujours les autres qui en paient le prix. Mais entendons-nous seulement cela ?

Non, parce le seul bruit que nous entendons, lorsque la pompe s’active, c’est le faible ronron du compteur qui défile.

Si faible, si faible ronron : c’est presque du silence.

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Et nos hommes et nos femmes politiques : ils, elles sont corrompu-e-s mais ils, mais elles restent en place ; ils et elles s’autoreproduisent et ne laissent plus la place, ils et elles cautionnent des guerres, ils et elles envoient des avions bombarder des pays, ils et elles protègent des flics qui mutilent ou tuent des innocents… Mais entendez-vous des voix s’élever contre ça ?

Tendez l’oreille…davantage…soyons concentrés…Entendez-vous quelque chose ?

Oui, écoutez-le, écoutez-le bien, là, quelque part calé tranquille sous un petit coin de flemme : c’est le point sur le «i» de « remettons à demain », écoutez-le donc, cet assourdissant silence de nos voix citoyennes. Nous laissons nos élus corrompre la France en aristocratie.

Mais nos élus, qui est-ce qui les élit ?

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C’est le silence qui nous plombe, c’est le silence qui nous pèse, ce silence terrible qui nous coupe des autres, ce silence terrible qui nous fait préférer de rester bien tranquille, casque sur les oreilles, dans nos appartements, devant nos ordis, plutôt que de descendre, dans la rue, défendre nos frères, nos banlieues et nos droits, plutôt que de descendre défendre le climat, la non-consommation, les boycott, les cris d’autres mondes, les concerts des possibles.

C’est dans le silence que, tout doucement, sans que l’on s’en rende compte, se dissout tranquillement notre démocratie.

Alors…Face à ce silence, il n’y a qu’une solution : Faire Du Bruit.

J’entends déjà les voix conservatrices réagir à mon discours en le traitant d’angélique, d’angéliste ou tout autre qualificatif venu du Paradis. Utopiste serais-je.

Mais les plumes des anges sont des ailes de faucons : il faut être borné pour croire que des bombes vont régler le problème des civils qui soutiennent Daesh. Que quelques bombardements, trois ou quatre abandons de libertés et des immigrés rejetés à la flotte vont nous permettre de rendre le monde plus sûr. Ils faut être d’un optimisme béat pour penser que c’est le courage suprême que de continuer à vivre comme avant, en rajoutant simplement des poignées de soldats aux coins de nos rues et des avions en sus dans le ciel de Syrie.

Le vrai courage, c’est autre chose :

Faire

Du

Bruit.

Appeler nos députés.

Manifester dans la rue.

Ne pas voter UFNMPS.

Se présenter aux élections, aller dans les quartiers et puis fraterniser accueillir des réfugiés écrire à nos mairies.

Laisser notre voiture.

Boycotter le plastique.

Composer des chansons. Militer en assos. Aider dans les écoles, réformer les prisons

Aller planter des cèdres pleurer pour les Syriens et chanter pour l’Irak.

Fleurir les tombes de Paris et faire de la bio.

Arracher des cravates distribuer des richesses.

Cracher sur Balkany, conspuer Sarkozy, et faire tomber les ripoux de tous les partis, et les patrons-criminels demeurés impunis,

Proposer écrire conter de nouvelles pacifiques épopées ;

Ne pas cautionner les flashballs ni les Travaux Inutiles ;

Protester quand un gros con harcèle une femme ; s’allier au salarié qu’un patron veut virer ;

Le vrai courage, c’est de ne pas laisser faire des politiques contre les libertés, contre l’égalité, contre la fraternité.

C’est de crier.

Le vrai courage, c’est de chercher à voir plus loin plus longtemps pour qu’il n’y ait plus de silences cachant des vacarmes horribles, mais une seule musique : celle d’un monde vivable.

Soyons concrets.Dissipons ce silence qui depuis trop longtemps nous accable.

Faisons du bruit.

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(La deuxième photo de cet article est de Juliette Oger-Lyon)

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5 Commentaires

  1. Publié le novembre 18, 2015 à 11:31 | Permalien

    Il y a quelque chose qui manque cruellement dans cet article, je trouve. Il n’est nul part question de comprendre les terroristes. Je ne veux pas dire comprendre dans le sens « être compréhensif », hein, mais bien dans le sens de décortiquer les processus qui les ont poussé à commettre ces attentats.
    Parce que autant prétendre que tout cela est absolument indépendant de la politique des états occidentaux, c’est stupide, autant se limiter à uniquement cela, et ne pas voir plus loin, ça m’évoque ce texte qu’une amie a partagé il n’y a pas longtemps sur Facebook :
    https://www.facebook.com/Iamnotashrink/posts/10153257948877634
    Le fait est que les terroristes sont tous des idéalistes. Il le faut, pour être prêt à se sacrifier pour une cause. Et même si à partir de demain, on décidait de se passer totalement de pétrole, ça ne ferait pas disparaître leur cause, leur idéal, la vraie raison pour laquelle ils se battent. Oui, peut-être qu’ils ne feraient plus d’attentats en France, mais ça ne mettrait pas les syriens à l’abri pour autant. Ce qu’il faut, c’est combattre leurs idées, et pour combattre leurs idées, il faut *parler* de leurs idées, pas juste se concentrer sur soi.

  2. Agyness
    Publié le novembre 18, 2015 à 10:02 | Permalien

    Totalement d’accord. Mes amis aussi.
    Par contre, dans nos familles respectives, peu pensent comme cela. Je ne sais plus quoi faire. Je me suis deja brouillee avec toute ma famille pour tout ca. Je sais juste que les pseudo-riches capitalistes sont persuades d’avoir la classe en voulant continuer sur le meme regime, mes oncles et tantes sont comme ca. Aucune empathie. Leurs fils et leurs filles sont dans ce meme delire con et egocentrique. Je sais pas d’ou je sors, mais on dirait pas que je suis des leurs. On est nombreux a ressentir ca et a etre encore plus seuls que quand on etait jeunes, cons, et aveugles pendant les repas de famille. C’est chiant. Si tu sais comment en venir a bout, des idees de Tonton Caillasse… Ca m’interesse.

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