Mon expérience dans la recherche publique.

Je travaille dans la recherche depuis maintenant 1 an, 1 an et demi environ.

Je fais partie de ce qu’on appelle « Les précaires de la recherche ». Après un passage dans le privé, j’ai été embauché en CDD de 6 mois par un laboratoire de recherche publique, puis renouvelé.

Cela m’a couté cher.

Solitude : Une expatriation dans le trou du cul du monde pendant deux fois six mois, loin de tous ceux que j’aime et qui me manquent tous les jours, dans un pays à la culture fondamentalement différente de la mienne, et où il est donc difficile de nouer des relations profondes avec les locaux. J’ai réussi à faire mon trou, au final, mais la séparation reste douloureuse. Et allez demander à votre petite amie de vous attendre pendant 6 mois, 1 an.

Conditions de vie : Il faut savoir supporter un pays où le seul cinéma diffuse des films sortis il y a trois ans, tous les mardis et dimanche, et pour 18€ s’il vous plait. Les petites activités que tu aimais n’existent plus. J’espère par exemple ne pas avoir trop perdu de mon niveau en escalade, en arts martiaux, en tout ce qui m’aidait à maintenir un équilibre.

L’humidité et la chaleur de certains pays ne sont pas pour tout le monde non plus. Les insectes, moustiques et bestioles diverses, peuvent laisser des traces. Le paludisme, si tu le chopes, ça reste à vie. J’ai invité une amie deux semaines ici, les poux d’agoutis (parasites qui grattent en se déplaçant sous ta peau) avaient déjà commencé leurs ravages sur elle.

Instabilité : Aucune idée de ce qu’il se passe dans 3 mois. Probablement, le chômage et retour à la case « recherche d’emploi ». Garder mes économies au chaud, je vais en avoir besoin. Impossible de m’inscrire à un sport ou de monter un projet personnel, je serais reparti à l’autre bout du monde dans 2 mois.

Argent : Parce que quand la recherche publique t’appelle pour bosser à perpète, elle te fait payer toi-même ton billet d’avion, l’aller-retour te coutant un mois de salaire. Mais bon, c’était ça où le RSA. Heureusement, je suis plutôt bien payé, pour un chercheur public.

Au final, j’ai pris ce poste, parce que le sujet semblait intéressant, parce que j’ai besoin du salaire, et surtout de l’expérience : je ne veux pas que ma carrière se périme avant même d’avoir commencé. Un ingénieur qui ne travaille pas pendant trop longtemps, c’est de la viande faisandée pour les recruteurs, ta date limite de consommation est expirée, plus personne ne veut de toi.

Mais si j’ai pu prendre ce poste, c’est parce que je n’ai pas d’enfants à charge. Parce que ma copine, au final, je peux survivre la rupture, je peux supporter la solitude, le trou du cul du monde c’est plutôt joli, et le cinéma ça me gonfle de toute façon.

Mes possessions matérielles se limitent à une guitare, cet ordinateur portable sur lequel j’écris, quelques vêtements dans un sac à dos, un téléphone agonisant, un hamac et un sac de couchage. Je transporte ma maison sur mon dos depuis deux ans maintenant. Je ne m’en plains pas, parce que c’est un choix de vie. Mais je suis conscient que toute cette situation tiens uniquement par ma capacité à me contenter de peu.

Cependant, je m’attendais au moins, en venant ici, à un boulot enrichissant.

Mon projet, je n’y crois simplement plus. Je n’ai pas la même vision que mes responsables. Eux, ils doivent gérer une dizaine de projets comme le mien, et je ne suis pas sûr qu’ils se soient creusé suffisamment les méninges pour réaliser qu’ils m’envoient droit dans le mur, et que les solutions qu’ils me demandent d’étudier sont vouées à l’échec. Ne pensez pas que je sois défaitiste de base : il m’a fallu trois mois de travail pour en arriver à cette conclusion. J’ai beau leur avoir expliqué mon point de vue, ils y croient encore, pour une raison qui m’échappe, sans doute parce qu’ils n’ont pas le temps de penser à un autre sujet sur lequel je pourrais travailler. Alors je vais dans le mur depuis des mois. Je suspecte très fort mes supérieurs de m’avoir renouvelé juste pour cramer leur budget 2013.

Et les conditions de travail, dans la recherche publique. Le joint d’une machine a disparu, une fois (négligence de mes prédécesseurs). Il a fallu deux mois pour le remplacer. Deux mois pour un pauvre joint en silicone. N’importe quel achat nécessite environ deux mois de passage administratif avant réception. Sur un projet étalé dans un CDD de 6 mois, ça fait long. Si tu VEUX travailler, la seule solution est parfois de payer le matériel avec ton propre salaire. Ils sont sensés te rembourser éventuellement après, mais ça n’est jamais arrivé. J’ai englouti bien 400 euros les 6 derniers mois de cette façon.

Le travail dans le public, c’est aussi une croix sur certains privilèges… Dans le privé, quand tu ne prends pas tes jours de congés payés, on te les rembourse. Dans le public, soit tu les prends et tu ne finis pas ton projet à temps, soit ils sont simplement perdus. Dans le privé, comme tu enchaines les CDD en bon précaire, on te verse à la fin de ton contrat une prime de précarité. C’est normal. Dans le public ? Ta prime c’est dans ton cul. Aucune raison pour cela, à part l’état qui économise.

Après 5 ans d’études difficiles, passer ses journées à se demander si les caissiers de supermarché sont plus heureux que moi, c’est pas normal.

Cet article a été publié dans Témoignage. Bookmarker le permalien. Laisser un commentaire ou faire un trackback : URL de trackback.

2 Commentaires

  1. pims
    Publié le janvier 24, 2015 à 9:56 | Permalien

    Non, c’est pas normal. Mais bienvenue dans la recherche publique.

    Je ne sais pas ce que tu as fait de ton boulot depuis que tu as écrit ce post. Personnellement, mon corps a décidé qu’il était temps d’arrêter les conneries quand il m’a fait découvrir à 24 ans les joies de la crise d’angoisse à l’idée de retourner au labo. J’ai planté ma thèse et je me suis barrée. Elle n’a pas poussé depuis, mais moi si : je suis nettement plus précaire qu’avant mais infiniment mieux dans ma tête.

    Je te souhaite sincèrement beaucoup de courage si tu y es resté, et beaucoup de joie et d’épanouissement si tu en es sorti.

    • Zerhariel
      Publié le janvier 25, 2015 à 4:52 | Permalien

      J’ai finit par faire comme toi ^^ quasiment au même âge, quel hasard !

Laisser un commentaire

Votre e-mail ne sera jamais publié ni communiqué. Les champs obligatoires sont indiqués par *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

*
*