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Lettre à mon ex-psychiatre (qui a failli me tuer)

NB : Les noms des lieux et personnes ont étés changés par soucis d’anonymat.

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Centre psychiatrique Le Fictif

15 rue de la fausse adresse,
95 000 JOINTVILLE-LE-PONT

Zerh Leuchadeu

258 Boulevard du temps qui passe
97 525 Ville-Faux

Ville-Faux, le 26 février 2017

Chère Madame Lapsi,

Vous vous rappelez peut-être de moi. J’ai été votre patient au centre psychiatrique Le Fictif dans la période de octobre 2015 à avril 2016.

Je vous écris aujourd’hui pour vous dresser un bilan de ma situation et vous offrir des retours sur notre relation patient / médecin.

Avant tout je souhaite vous remercier pour m’avoir reçu en tant que patient, dans un moment de grande nécessité pour moi, et avec le peu de moyens dont dispose votre centre public de soins. Je sais que vous avez fait de votre mieux pour moi et si je remet en question certaines de vos démarches cela n’est pas un reproche mais se veut une critique constructive.

En premier point je voudrais vous expliquer ce qu’il s’est passé depuis notre dernière entrevue.

Comme vous vous en rappelez peut-être, je suis venu vous voir en octobre 2015 suite à un cas sévère de dépression. Vous m’aviez diagnostiqué une bipolarité et placé sous lithium. Ce traitement m’entrainant de nombreux effets secondaires très sévères dont crises de paniques (malgrés l’ajout de benzodiazépines, nommément alprazolam), nous sommes passés à l’abilify. Suite aux mêmes réactions, et notamment à mes trois visites aux urgences dans la même semaine, nous avons arrêtés celui-ci également.
A l’arrêt du traitement, en avril 2016, je me suis senti infiniment mieux. Tellement mieux que j’ai réussi à entamer à ce moment là le début de ma guérison, en solitaire.

L’arrêt du neuroleptique a été un soulagement immédiat, mais l’arrêt brutal des benzodiazépines a été plus délicat. J’ai été obligé de l’étaler sur un mois, étant donné que vous m’aviez laissé 4 mois sous alprazolam, et que j’avais développé une dépendance.

Très peu de temps après ce sevrage (trois semaines ?), et ne suivant plus aucun traitement, je ne présentait plus aucun symptôme dépressif.

Aujourd’hui, presque un an après et n’ayant toujours pas rechuté, je pense être définitivement sorti d’affaire, même si je suis évidemment toujours très prudent et surveille diligemment mon état mental pour m’assurer qu’il reste stable.

J’attribue ma guérison à deux points :

1/ L’arrêt des médicaments et de leurs terribles effets secondaires qui a pu faire effet de tremplin pour le début d’une guérison.
2/ La stimulation provoquée par mon projet de faire et réussir le très difficile concours d’entrée de la prestigieuse école Polypicnique de Paris.

J’en viens donc au deuxième point de ma lettre.
Je me rappelle avoir contesté votre diagnostic bipolaire, car je n’en étais vraiment pas sûr, même s’il faisait un peu sens à l’époque. Vous insistiez pourtant en ce sens, me demandant par exemple d’assister à des cours d’éducation sur la bipolarité.
N’ayant cependant toujours pas rechuté malgré l’absence de traitement depuis presque un an, et ne présentant aucun symptôme maniaque ou hypomanique, je pense pouvoir conclure assez sûrement que je ne suis pas bipolaire.

Je n’ai pas de reproches à vous faire quand à un diagnostic bancal : sans doute présentais-je quelques indices en ce sens.

Le seul reproche de ma lettre, et celui pour lequel je serais curieux d’avoir des explications, est le suivant :

Si vous étiez suffisamment certaine de mon diagnostic pour me mettre sous lithium, un médicament pouvant provoquer une défaillance mortelle des organes, alors pourquoi avez-vous refusé de me signer un diagnostic officiel lorsque je vous l’ais demandé pour remplir un potentiel dossier d’Aide aux Adultes Handicapés ?

Étiez vous suffisamment certaine de votre diagnostic pour me donner un traitement de cheval potentiellement mortel Mais pas suffisamment pour me signer un papier officiel ?

Le souvenir de cette contradiction me laisse un douloureux goût dans la bouche, et je ne serais pas contre en recevoir des explications.

Un deuxième point important : je vous avais mis au courant à propos de ma consommation régulière de la drogue appelée LSD. Vous aviez jugée que j’avais une addiction au LSD (un terme que certains addictologues jugent antinomique). Je n’en ais consommé pourtant qu’une seule fois depuis avril dernier.

Mon point est le suivant : savez-vous que le LSD peut être mélangé á quasiment n’importe quel produit et qu’il n’est JAMAIS mortel ?

Le seul produit qui fait exception à cette règle (à ma connaissance) se trouve être…. Le Lithium.

Vous avez donné du Lithium à un patient ‘’ayant une addiction au LSD’’ sans même le prévenir que le mélange le tuerais.

Par chance je suis fidèle aux Bonnes Pratiques de Réduction des Risques, et je vérifie toujours les interactions médicamenteuses avant de prendre de la drogue, Même dans le cas de produits jugés “sûrs” comme le LSD. Sans cela je ne serait plus de ce monde aujourd’hui, cette combinaison étant une des plus graves possibles.

Troisième point : comme dit plus haut, j’attribue beaucoup de ma guérison au fait d’avoir entamé les démarches pour le très difficile concours pour rentrer dans cette école.
Il se trouve que je suis aujourd’hui étudiant dans cette école depuis novembre dernier, ayant (très) brillamment réussi ce concours (17ème dans une promotion de plus de 800 candidats).

Vous vous rappelez peut-être m’avoir très, très fortement conseillé de ne surtout pas tenter ce concours.

Aujourd’hui grâce á ma décision d’aller contre votre avis, mon avenir et ma carrière sont enfin assurés. Mon statut social et ma situation financière vont bien mieux, et pour la première fois de ma vie je suis heureux dans mon travail. Ceci pour dire que je pense avoir fait le bon choix en ne vous écoutant pas.

Je n’écrit pas cette lettre dans le but de vous faire honte ou vous faire du mal. Encore une fois, je vous suis vraiment reconnaissant d’avoir tenté de m’aider lorsque j’étais au plus bas.

Je vous écris parce que vous aviez tort plusieurs fois et que la somme de ces erreurs auraient pu empêcher ma guérison, voir me tuer. Et vous sembliez si sûre à chaque fois.

Je vous écrit car je souhaite que vous perdiez ce comportement du médecin qui est de ne douter de rien, sans même avoir pris le temps de vérifier. Vos patients comme moi placent tous leurs espoirs en vous. Vous pouvez vous permettre d’être faillible, car l’erreur est humaine, mais jamais de ne pas douter de vous-même.

Je vous souhaite très sincèrement une longue et heureuse vie, maintenant que j’ai enfin commencé la mienne. Si vous décidez de répondre à ce courrier, je lirais votre réponse avec plaisir.

Cordialement et en vous remerciant encore,

Zerh Leuchadeu

 

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Le Parcours du combattant de deux malades mentaux qui voulaient se soigner

TW Dépression, Suicide

Nombre de mots : 1500
Temps de lecture : 5 minutes

C’est l’histoire de Monsieur Z et Madame O.

Parlons d’abord de Monsieur Z. Monsieur Z est très en colère.

En effet, Monsieur Z est malade mental. Quand notre histoire commence, vers août 2015, Monsieur Z est dans un état de dépression sévère. Il n’a plus goût à rien, passe des journées lentes et tristes, n’arrive pas à travailler ni à faire quoi que ce soit d’ailleurs. Ses journées passent comme celles d’un fantôme. Ça fait des années qu’il a des poussées de dépression, mais il n’a jamais essayé de se faire traiter. Les parents de Monsieur Z sont médecins. Ils ne croient pas à la dépression, alors Monsieur Z pendant longtemps n’a jamais compris qu’il ne vivait pas normalement. De toute façon, entre ses études exigeantes et ses premiers boulots obtenus à prix fort, comment aurait-il trouvé le temps de se soigner ? Mais Monsieur Z a 29 ans et ce qu’il ne savait pas non plus, c’est que des symptômes psychiatriques non traités empirent drastiquement avec l’âge. Monsieur Z ne peut plus travailler. Il ne peut plus faire grand-chose, d’ailleurs. Il survit du RSA et d’une rente parentale.

Tout n’est pas tout à fait noir : Monsieur Z est amoureux de Madame O, et Madame O de Monsieur Z. Seulement, voilà : Madame O est également dans un état de dépression avancé.

Pourquoi Madame O s’est-elle entichée de Monsieur Z et Monsieur Z de Madame O ? Au-delà des simples mystères de l’amour, il semblerait que les dépressifs  aient tendance à se regrouper entre eux. Les dépressifs sont souvent impossibles à supporter pour les non-dépressifs, qui ne comprennent pas leur incapacité à faire autre chose que trainer des pieds toute la journée. La communication est souvent difficile, parfois impossible : on ne parle simplement pas le même langage. De toute façon, supporter l’éternel mal-être d’un dépressif n’est pas une tâche qu’une personne saine d’esprit aurait forcément envie d’accomplir.

Alors Monsieur Z et Madame O sont malades, ensemble.

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Madame O a 26 ans, et elle est dans un état possiblement pire que Monsieur Z. Par « état pire que Monsieur Z » entendez : elle risque davantage de se buter que Monsieur Z. Oui, car la dépression ce n’est pas que traîner la patte chez soi en pleurant aux nuages et en enchainant les épisodes de The Wire. Arrivé à un certain niveau, c’est aussi une lutte permanente pour ne pas crever. Et jusque-là Madame O s’en tire bien : elle respire encore.

Les parents de Madame O sont médecins. Ils ne croient pas que leur fille soit dépressive. C’est surement un simple mal-être : leur fille n’est-elle pas de nature capricieuse ?

Les parents de Madame O l’aident financièrement. Pas assez, cependant, juste de quoi payer le loyer, quelques taxes. Monsieur Z doit parfois acheter à manger à Madame O. Les parents de Madame O sont très riches, mais ils pensent que l’argent se mérite et ne veulent pas que leur fille soit une assistée. Il faut qu’elle travaille pour sa pitance. Madame O vient de finir ses études avec force difficultés et sa maladie l’empêche de travailler.

Devant cette sinistre situation, Monsieur Z et Madame O ont décidé de chercher de l’aide.
Monsieur Z et Madame O étant pauvres, ils se rendent dans le CMP de leurs villes respectives. CMP signifie « Centre Médico-Psychologique ». C’est un endroit où l’on peut se faire traiter psychiatriquement et/ou psychologiquement, gratuitement. Que la France est belle ! Merci de nous permettre de guérir, de devenir bientôt des membres actifs et productifs de la société, se dit Monsieur Z, qui ne sait pas encore qu’il va déchanter sévère.

Après deux mois (…) d’appels téléphoniques, Monsieur Z obtient finalement un rendez-vous. Pas dans le CMP de sa ville, mais celle d’à côté. Tant pis, il fera les heures de trajets. Madame O obtient un rendez-vous bien plus vite dans sa ville.
Monsieur Z est enfin pris en charge par une psychiatre. Très vite, un diagnostic « non-officiel » tombe : vous êtes probablement bipolaire. Soit, cela parait logique, se dit-il. Monsieur Z est immédiatement placé sous lithium.

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Parlons un peu du lithium. C’est un traitement qui fonctionne très bien chez certains bipolaires. Il s’agit aussi d’un traitement très, très lourd. Des tests médicaux et prises de sangs doivent être effectués régulièrement (toutes les semaines au début) pour vérifier par exemple que les reins ne sont pas en train de lâcher. S’ils lâchent, dommage, parce que ça ne se réactive pas, un rein.

Le lithium est un traitement ultra-lourd aux effets secondaires très importants qu’on ne donne que pour un diagnostic certain. Monsieur Z, et tous les médecins à qui il en parlera par la suite, ne comprend pas pourquoi on lui sort directement ce qui ressemble à une solution finale, mais soit, il prend le traitement.
La psychiatre de Monsieur Z est très gentille, mais aussi très occupée. Elle n’a pas beaucoup de temps à accorder à Monsieur Z, car le CMP est bondé. Au début, c’est 5 ou 10 minutes toutes les trois semaines, puis 20-25 minutes tous les mois et demi. Avec ces horaires, Madame la psychiatre ne peut pas savoir que Monsieur Z réagit très mal au traitement. Monsieur Z expérimente de nombreuses crises de panique quotidiennes. Pour ceux qui ne connaissent pas les crises de panique, sachez qu’il s’agit d’une des pires expériences que vous puissiez vivre. Basiquement, votre cerveau croit que vous êtes en train de mourir.

Pendant ce temps, Madame O se fait traiter dans la CMP de sa ville. Ville plus aisée, plus riche, signifie CMP moins bondée : elle arrive à obtenir des rendez-vous réguliers. Sa psychiatre lui prescrit de l’Abilify, une molécule un peu nouvelle aux effets secondaires assez dangereux, mais prometteuse néanmoins. Il faut trois semaines pour que le médicament commence à faire effet. La situation de Madame O semble s’améliorer, un temps.

abilify

Pendant ce temps, Monsieur Z réussit á voir sa psychiatre, et il arrête donc le lithium. Il est placé sous Abilify lui aussi, ainsi que sous benzodiazépines. Les benzos sont une classe de médicaments anxiolytiques terriblement addictifs et dangereux à arrêter. La durée de prescription maximale conseillée est de trois semaines.

Quelques semaines passent. Semaines très douloureuses car les effets secondaires du traitement par Abilify sont atroces. Monsieur Z, torturé de partout, compte les jours et les heures en attendant que le médicament fasse effet : trois longues semaines. Puis sa situation s’améliore, un temps.

Pendant ce temps, Madame O fait des rechutes. Des rechutes graves. Elle en parle à sa psychiatre, qui ne fait rien.

Peu de temps après, Monsieur Z recommence à avoir des crises de panique. Légères.

Madame O rechute bien bas dans sa dépression. Sa psychiatre ne fait rien. Madame O demande un diagnostic, même non-officiel. Sa psychiatre refuse.

Monsieur Z a des crises de panique bien plus graves. Impossible de joindre la psychiatre. Le prochain rendez-vous est dans un mois.

Madame O chute encore. Sa psychiatre l’inscrit a un groupe de parole d’appréciation de la musique.

Monsieur Z est dans un état terrifiant et terrifié. Il se réveille toutes les nuits avec le bras gauche engourdi et de la tachycardie, signes de crise cardiaque. Il se rend aux urgences trois fois dans la semaine. Son cœur va bien, le psychiatre des urgences l’autorise à stopper son traitement.

Madame O va au plus mal, annonce depuis un moment ses pulsions suicidaires à sa psychiatre. Sa psychiatre fait des bulles.

Cela fait maintenant 6 mois que Monsieur Z et Madame O ont obtenus leur premier rendez-vous. Aujourd’hui on peut faire le bilan de ces six mois. Monsieur Z n’a pas de traitement. Il n’avait pas de crises de panique avant, mais maintenant oui. On l’a laissé environ 4 mois sous benzodiazépines et il a développé une dépendance.

xanax-bar

Madame O, après quelques mois plus positifs, en est à nouveau à son point de départ, sa psychiatre refusant d’ajuster son traitement.
Monsieur Z voudrait pouvoir travailler, et souhaite donc réclamer un statut Travailleur Handicapé. Mais il a besoin pour cela d’un certificat de bipolarité de sa psychiatre, que celle-ci lui refuse. Il ne comprend pas pourquoi sa psychiatre semble assez sûre d’elle pour le mettre sous traitements lourds mais pas suffisamment pour l’écrire sur un bout de papier. Monsieur Z ne peut pas travailler avec sa maladie, sans ce statut handicapé.

La psychiatre de Madame O ne semble toujours pas la croire quand elle parle de ses idées suicidaires. Monsieur Z est terrifié à l’idée que Madame O fasse une tentative de suicide.

Monsieur Z et Madame O se sentent abandonnés, désespérés. Ils envisagent de creuser leurs maigres réserves financières pour avoir accès à des psychiatres dignes de ce nom, pouvant proposer un vrai suivi. Ils ont aussi besoin d’une psychothérapie, ce qui est impossible au CMP, les délais d’attente étants de plusieurs mois.

Monsieur Z c’est moi, et je suis très, très en colère.

Pour aller plus loin :

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Publié dans Dépression, Société, Témoignage | 23 réponses

« Que nul n’entre ici s’il n’est révolté »

Texte et dessin de Gaelle Bourrasque

Nombre de mots : 850
Temps de lecture : 3 mins

Que se passe-t-il réellement depuis le 31 mars ? Eh bien, le temps s’est rouvert. Nous ne sommes pas passés en avril non, mars s’étire pour nous donner le temps : 32 mars, 33 mars, 34 mars…

Oui il y a eu des violences policières, non l’occupation de la place de la république à paris est belle et bien légale, après trois jours d’interventions illégales de la part des CRS la mairie de paris a du reconnaître à contre coeur  que l’action a bel et bien été déclarée en préfecture et acceptée ; que penser d’institutions qui ne respectent même pas leur propres procédures ?

Oui ce qui se passe est multiple et constructif et va bien au-dela d’un simple coup de gueule contre la loi travail. Malgré les mensonges et le silence des médias, malgré la pluie, le froid, la fin de la trêve hivernale, la menace des boucliers et des flashballs, malgré les sujets désastreux en cours de discussion à l’assemblée, malgré l’état d’urgence, malgré la violence de groupuscules fascistes qui tentent de se payer une part du gateau, malgré l’actualité internationale terrifiante… Oui malgré tout ceci, c’est le printemps. Des mondes s’écroulent, et à travers les carnages, d’autres plus résilients tentent de se lever.

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 Toi, moi, nous tous ensemble sommes maîtres de nos vies. Toi, moi, nous tous ensemble, nous n’avons pas peur des institutions, car elles ne sont plus « notres » : ce sont elles qui tremblent. Et elles ne tremblent pas sous nos menaces, non, elles tremblent sous notre indifférence. Car sans notre soumission passive, sans notre accord tacite, elles ne peuvent fonctionner. Un monarque ne peut régner sur un peuple qui refuse de prononcer son nom. Un gouvernement ne peut gouverner un pays qui réinvente ses propres systèmes de gouvernance.

Ce qui se passe en ce 34 mars 2016, place de la république à Paris, mais aussi à Limoges, à Nîmes, à Lyon et partout ailleurs en france, n’est que la résurgence visible des bourgeonnements expérimentaux qui sont mis en application depuis plusieurs années. La révolution fructifie, car la révolution a été semée, testée, abreuvée par des centaines d’initiatives, de mouvements, de luttes.

Une seule chose est sûre, c’est que la jungle politique, économique et sociale actuelle est moribonde, et que son vernis est en train de craquer pour laisser sortir de nouvelles pousses vigoureuses. Dans la joie, dans la colère, saines et puissantes, dans le tissu solide et résilient des luttes croisées, grâce aux sèves idéologiques que charrient les internets, grâce à l’Empowerment individuel. Grâce à la conviction puissante que toi, moi, nous, n’avons d’autre choix pour survivre que d’inventer nos propres mondes, de réconcilier l’utilisation des outils technologiques actuels avec les limites de nos environnements, de couper le cordon empoisonné et coercitifs d’institutions trop lointaines, aux préoccupations déconnectées de nos réalités, pour fabriquer nos paradigmes, nos cadres, nos vies en adéquation avec nos rêves.

Un nouveau pas a été franchi : assez de revendications, assez de négociations, nous en avons assez de critiquer l’action de ceux qui se prétendent légitimes pour nous gouverner, de leur faire des propositions, des demandes, comme s’il nous fallait encore nous plier à leur « autorité », accepter d’entrer par en bas dans leur pyramide hiérarchique. Nous avons essayé, cela ne fonctionne pas. La meilleure alternative, c’est de leur tourner le dos : de se souvenir que nos vies nous appartiennent, à nous. Que nous nous sentons exister dans nos tripes, et non parce que nous possédons un bout de plastique avec un tampon et une photo. Que les frontières sont des traits sur des cartes, alors que nos chemins sont tracés par nos pas, en mettant un pied devant l’autre. Que pour être capables, pour agir, il suffit d’oser le faire, et que nul n’a la légitimité de nous « donner la permission » de le faire.

Ainsi, nous nous rassemblons, nous discutons, nous inventons et mettons en place de nouvelles manières de vivre ensemble, avec tous ceux qui le veulent, tandis que les coquilles vides et lourdes d’institutions dépassées n’auront d’autre choix, si elles le peuvent, que de se déconstruire pour reconstruire avec nous, et si elles n’en sont pas capables, de s’écrouler tranquillement dans notre dos.

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Pour aller plus loin :

 

Quelques sources plus techniques pour contrebalancer la merde relayée par la plupart des médias :

 

Pour aller plus loin sur Pimentduchaos :

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RSAiste, Malade mental, et Fier.

Trigger warning : maladies mentales, suicide, et violences.

1000 mots,
5 min de lecture

Je suis au RSA depuis des années.

Fils de CSP+, homme-cis-passing-blanc et études prestigieuses : bac+5 avec titre d’ingénieur reconnu par l’état. Privilégié de partout (ou presque).
Je retrace ma vie en une ligne : collège privé, lycée de bourge, classes prépa aux grandes écoles, école d’ingénieur.

Et pourtant aujourd’hui je suis au chômdu. Des années de précarité et de RSA derrière moi.

Je suis malade, je suis bipolaire. C’est une maladie tragique avec un nom rigolo, et je ne peux pas décrire à quel point c’est horrible à vivre. Je n’ose pas décrire la quantité de souffrance stockée dans mes années passées.

La bipolarité, la dépression, et toutes ces saloperies, le consensus scientifique actuel s’entend à dire que les causes sont biopsychologiques : une prédisposition génétique plus ou moins importante peut activer la maladie suite à des évènements traumatisants. Maintenant, assez de conneries psychologiques (ou pire, psychanalytiques), s’il vous plait. Non, le problème n’est pas que « je ne veux pas m’intégrer ». Le problème, c’est pas la « prise de drogue ». Le problème, c’est pas que « je sort pas de chez moi ». Arrêtez de décrire mes symptômes en foutant une étiquette « Cause » dessus, c’est trop facile, n’importe qui peut faire ça.

Mon problème, il est clair : de vieux traumas qui ont déclenchés cette saloperie que j’avais dans mes gênes. Arrêtez trois secondes la science de comptoir et lisez les chiffres : 1 personne sur 50 est bipolaire. Avec un parent bipo, on a 22% de chance de le devenir. Avec deux parents, ce chiffre monte à 63%. Sachant que « qui se ressemble s’assemble », qu’en conséquence mes amoureuses sont régulièrement soit dépressives soit bipolaires, je me dis que cette maladie a encore de beaux jours devant elle.

Et ces traumas, ils viennent d’où ? En partie de mes privilèges, ironiquement. Le collège-internat religieux, joli nom pour prison-pour-enfants. Les études prestigieuses qui m’ont usés trop jeunes, qui me donnent l’impression à 28 ans d’être un vieux papy qui a déjà tout donné. Ma pauvre année de classes préparatoires aux grandes écoles m’a fait développer une maladie de peau incurable. J’ai pas trente ans, je prend trois médocs par jour au minimum. Plutôt six ou septs.

Bref. Je m’égare. J’étais venu parler de comment je vis.

Après mes études j’ai été employé par l’état deux ans, sur trois contrats, dont deux en tant que cadre (avec le salaire obscène qui va avec, mais ceci est un autre problème). Précarité de l’emploi, parce que les CDI c’est so XXème siècle, maintenant on enchaine les CDD de six mois. Sans prime de précarité ni remboursement des congés payés, parce que si c’est obligatoire dans le privé, dans le public ça ne l’est pas. Après tout, comment pourrais-tu travailler pour l’état et être précaire ?

Trois ans de RSA maintenant, dont deux de chômage.  Comme toute ma génération, trop de diplômes et pas assez de boulot.

Et cette honte, constante et rampante, d’être un assisté de la société. Je suis votre assisté, je vis avec vos impôts, ils me nourrissent. Tu te lèves pour aller au taff tout les matins, tu reverses un mois de ton salaire par an à l’état, il va en partie dans mon pain et mes médocs.

Tu paies 70 euros ton pass navigo et tes dolipranes, moi je paies rien. Tu paies ton psy, moi pas. Tu paies ton loyer plein pot, moi j’ai les aides au logement. Tu paies l’état, l’état me paie. Et ça s’arrête pas là : la moindre aide sociale je la ratisse, le moindre euro d’économisé. La CAF qui tente désespérement de se débarasser de moi, en me demandant toujours davantage de justificatifs. Pôle emploi qui me met des RDV sans me prévenir dans l’espoir que je les rate pour mieux me radier. Mais je suis au taquet, j’ai l’expérience du parasite : vous vous débarasserez pas de moi comme ça.

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Le RSAiste dépensant l’argent durement gagné du contribuable
(Allégorie)

Et j’ai honte. Pas trop, juste un peu. Parce que la société veut que j’ai honte, la même société dont la violence m’a rendu malade mental à vie. Alors j’ai honte, un peu, mais pas trop, parce que je sais.

Je sais que je suis un investissement. 

Parce que malade, je le suis, mais je compte pas le rester. Pareil pour le chômage, pareil pour le RSA. Les zhônnetes-gens travailleurs qui critiquent les chômeurs RSAistes sont, curieusement, peu préssés de perdre leur propre emploi. Le RSA et le chômage, c’est comme avoir un godemichet coincé dans le cul : sur le moment ça peut paraitre agréable, mais à la longue, ça fait très mal.

Je suis un investissement, parce que dans quelques années je serais guéri.

J’ai un cerveau, et comme tous les cerveaux il marche bien quand il déconne pas. Et comme tout le monde, j’ai envie de me mettre au service de la communauté. J’ai envie de créer, fabriquer, j’ai envie de faire. Bref, j’ai envie de bosser.
Je rêve d’un emploi de 9h à 17h 5 jours sur 7, avec des pauses café et de bonnes nuits de sommeil. Peut-être pas pour toujours, mais là, c’est ce dont j’ai envie.

Et je bénis la France. Je hais ce pays pour de nombreuses bonnes raisons, mais je l’aime énormément aussi. Pas à cause des baguettes-charlie-hon-hon-hon, mais parce que je peux rentrer dans une pharmacie ou chez le médecin, et ressortir avec un énorme sac de médicaments et une ordonnance, sans avoir déboursé un centime. Parce que j’ai un psychiatre gratuit pour me guérir, parce qu’on prend un peu soin de moi.

Parce que sans tout ça, je serais peut-être déjà suicidé dans un caniveau.

Alors, honnête travailleur, ne pense pas à moi comme à ton parasite.

Pense à moi comme à ton collègue de demain, celui qui va payer ta retraite.

Et si un jour tu croises un cadavre dans un caniveau, dis-toi bien que c’est parce que t’as pas payé assez.

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Faire du bruit

1500 mots
Temps de lecture : 6 minutes

J’étais, vendredi soir, dans un bar du 11ème, voisin du Bataclan. Ce qui m’a frappé, dans cette nuit où la France connaissait «la pire attaque terroriste de son histoire», c’est, étonnamment, le silence et le calme.

Pour être précis, quand tout a commencé, j’étais à – quoi ? – 50 mètre, 100 peut-être, du lieu où des centaines de gens qui auraient pu être mes amis se faisaient tirer dessus. Où se précipitaient les gens d’armes de la force publique. J’étais à 2 stations de métro des rues, des bars et des restaurants que j’ai déjà fréquentés, que j’aurais pu fréquenter ce soir-là, et qui devenaient des lieux de carnages et d’où les assassins prenaient la fuite.

Et dans ce kebab, où j’étais avec mes amis, leur piquant des frites selon ma stratégie toujours éprouvée de végétarien consommé, nous n’entendions

Rien.

Strictement rien.

Nous ne voyions

Rien. Nous voyions des gens qui marchaient normalement, qui roulaient en scooter ou en vélo, ignorant sans doute, peut-être, eux aussi, de ce qui se passait alors.

Et que ce soit à ce moment-là, ou dans le bar ensuite où j’ai passé le reste de la soirée enfermé volontaire derrière le rideau métallique baissé, c’est vraiment ce qui m’a le plus marqué. Ce silence.

Cette rupture entre l’horreur en cours, voisine, et le calme absolu de l’endroit où nous nous trouvions.

Ce silence était bien sûr remplacé par le bruit des images de BFM-TV qui passaient en boucle, par les nouvelles qui arrivaient sur les smartphone des gens qui parvenaient à capter.

Mais nous baignions tout de même dans cette nappe si étrange d’un absolu silence.

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Hier samedi, parmi les innombrables réactions que je voyais passer sur mon fil d’actualité Facebook, alors que le monde entier semblait s’émouvoir et compatir de la barbarie que nous avions subi ; alors que les photos de profil se couvraient de filtre bleu, blanc, et rouge, et que mes proches se signalaient les uns après les autres comme « en sécurité », j’ai été frappé par deux commentaires relayés par mes amis :

Le premier disait : « Ce que nous avons connu vendredi est exactement ce que les réfugiés cherchent à fuir, parce qu’ils le vivent tous les jours. »

Le second me rappelait : « Jeudi dernier, à Beyrouth, deux bombes ont explosé, et fait des dizaines de victimes.»

Aujourd’hui, j’ai lu un commentaire d’un blogueur libanais qui disait, en substance : « Pourquoi est-ce que les bâtiments étrangers ne s’allument pas de blanc, de rouge et de cèdre ? Pourquoi est-ce que la communauté internationale ne nous rend-elle pas hommage ? Pourquoi est-ce que Facebook ne propose-t-il pas aux Libanais l’outils qui permet de se signaler en sécurité ? »

Et j’ai pensé que, effectivement, nous n’avions jamais rendu hommage aux morts de Syrie. Jeudi, nous n’avions pas fait attention à cet attentat à Beyrouth.

Nous ne les avons pas entendus. Pas plus que les victimes des attentats d’Irak, ou ceux des attaques drones du Yémen, ou du Pakistan. Ou que les morts en Afrique.

Quand ils sont morts, ça a été dans le fracas inhumain des bombes et des kalachnikovs, eux aussi.

Mais pour nous, ils n’étaient que du silence.

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Une autre chose qui m’a frappé dans les commentaires des médias, dans les commentaires des hommes politique (comme du reste dans la façon dont nous avons traité les attentats de janvier), c’est encore cette capacité d’occultation d’un fait si simple pourtant, si simple mais si essentiel : ceux qui attaquent la France sont des citoyens français.

Et comment expliquer ce phénomène absurde, aberrant, fruit d’un ordre chaotique inconcevable, qui fait que des citoyens d’un pays dont la devise a cette beauté magnifique, indépassable – miraculeuse même tant elle aurait pu ne pas être – de « Liberté, Egalité, Fraternité » se retrouvent prêts à se faire exploser pour emporter dans leur mort des dizaines de leurs voisins ?

Parce que-et-puis-voilà ? Parce-qu’ils-sont-des-idiots-et-des-lâches ? Jolies explications qui n’expliquent jamais rien.

Comment l’expliquer si ce n’est par le non moins inconcevable silence dans lequel ils ont grandi, oubliés, sortis de cette si belle devise, citoyens d’une République qui ne les considérait ni comme égaux, ni comme frères, libres tout seulement de pointer au chômage et surtout de se taire ?

Comment l’expliquer si ce n’est pas ce tonitruant silence de notre régime actuel incapable de proposer à toute une partie de ses citoyens un projet plus porteur, un rêve plus beau que celui d’une idéologie débilitante qui préconise de se faire exploser au milieu d’innocents ?

Comment se l’expliquer cette haine qui nous vient directement de Syrie, d’Irak, de l’Orient et d’Afrique ?

Parce-ce-ce-ce-ce-que ? Encore une fois, deviendrons-nous gagas à nous gaver nous bourrer à radoter ainsi d’analyses sans causes et de raisonnements sans raison ?

Oublierions-nous que Daesh est un monstre né du néant de l’Irak, néant crée par les bombes américaines ? Et ces bombes, à quoi seraient-elles dues, sinon au pétrole qui remplit nos voitures et fabriques nos plastiques ?

A chaque fois que nous remplissons nos réservoirs de voiture, que nous achetons le moindre objet de plastoc, entendons-nous les cris des enfants irakiens ? Voyons les mangroves noircies du delta du Niger ?

Voilà deux siècles que nous pillons la planète, et ce sont toujours les autres qui en paient le prix. Mais entendons-nous seulement cela ?

Non, parce le seul bruit que nous entendons, lorsque la pompe s’active, c’est le faible ronron du compteur qui défile.

Si faible, si faible ronron : c’est presque du silence.

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Et nos hommes et nos femmes politiques : ils, elles sont corrompu-e-s mais ils, mais elles restent en place ; ils et elles s’autoreproduisent et ne laissent plus la place, ils et elles cautionnent des guerres, ils et elles envoient des avions bombarder des pays, ils et elles protègent des flics qui mutilent ou tuent des innocents… Mais entendez-vous des voix s’élever contre ça ?

Tendez l’oreille…davantage…soyons concentrés…Entendez-vous quelque chose ?

Oui, écoutez-le, écoutez-le bien, là, quelque part calé tranquille sous un petit coin de flemme : c’est le point sur le «i» de « remettons à demain », écoutez-le donc, cet assourdissant silence de nos voix citoyennes. Nous laissons nos élus corrompre la France en aristocratie.

Mais nos élus, qui est-ce qui les élit ?

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C’est le silence qui nous plombe, c’est le silence qui nous pèse, ce silence terrible qui nous coupe des autres, ce silence terrible qui nous fait préférer de rester bien tranquille, casque sur les oreilles, dans nos appartements, devant nos ordis, plutôt que de descendre, dans la rue, défendre nos frères, nos banlieues et nos droits, plutôt que de descendre défendre le climat, la non-consommation, les boycott, les cris d’autres mondes, les concerts des possibles.

C’est dans le silence que, tout doucement, sans que l’on s’en rende compte, se dissout tranquillement notre démocratie.

Alors…Face à ce silence, il n’y a qu’une solution : Faire Du Bruit.

J’entends déjà les voix conservatrices réagir à mon discours en le traitant d’angélique, d’angéliste ou tout autre qualificatif venu du Paradis. Utopiste serais-je.

Mais les plumes des anges sont des ailes de faucons : il faut être borné pour croire que des bombes vont régler le problème des civils qui soutiennent Daesh. Que quelques bombardements, trois ou quatre abandons de libertés et des immigrés rejetés à la flotte vont nous permettre de rendre le monde plus sûr. Ils faut être d’un optimisme béat pour penser que c’est le courage suprême que de continuer à vivre comme avant, en rajoutant simplement des poignées de soldats aux coins de nos rues et des avions en sus dans le ciel de Syrie.

Le vrai courage, c’est autre chose :

Faire

Du

Bruit.

Appeler nos députés.

Manifester dans la rue.

Ne pas voter UFNMPS.

Se présenter aux élections, aller dans les quartiers et puis fraterniser accueillir des réfugiés écrire à nos mairies.

Laisser notre voiture.

Boycotter le plastique.

Composer des chansons. Militer en assos. Aider dans les écoles, réformer les prisons

Aller planter des cèdres pleurer pour les Syriens et chanter pour l’Irak.

Fleurir les tombes de Paris et faire de la bio.

Arracher des cravates distribuer des richesses.

Cracher sur Balkany, conspuer Sarkozy, et faire tomber les ripoux de tous les partis, et les patrons-criminels demeurés impunis,

Proposer écrire conter de nouvelles pacifiques épopées ;

Ne pas cautionner les flashballs ni les Travaux Inutiles ;

Protester quand un gros con harcèle une femme ; s’allier au salarié qu’un patron veut virer ;

Le vrai courage, c’est de ne pas laisser faire des politiques contre les libertés, contre l’égalité, contre la fraternité.

C’est de crier.

Le vrai courage, c’est de chercher à voir plus loin plus longtemps pour qu’il n’y ait plus de silences cachant des vacarmes horribles, mais une seule musique : celle d’un monde vivable.

Soyons concrets.Dissipons ce silence qui depuis trop longtemps nous accable.

Faisons du bruit.

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(La deuxième photo de cet article est de Juliette Oger-Lyon)

Pour aller plus loin :

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wordle

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Les vieux, ces cons.

On accueille un nouvel auteur sur Piment du chaos : Sybil. Son premier article, que voici, est d’une qualité hors du commun. Je vous laisse l’apprécier.

1850 mots
Temps de lecture : 10 min

1968, les CSP++ du pré-web se révoltent. A l’époque dévoreurs de vinyles, démembreurs de pavés, enrobés d’écharpes, les voilà qui apparaissent aujourd’hui sur les photos délavées comme les bourreaux de notre futur.

Oui, je leur en veux. Leur héritage empoisonné aurait pu être évité. Chaque jour qui passe nous révèle le prix à payer pour leur aveuglement borné.

Sans arrêt, les représentants de cette génération (parents, politiques, patrons, syndicalistes …) nous abreuvent de lieux communs sur les jeunes et sur eux-mêmes. Brisons leurs mythes à coups de barre à haine. Pour les faits, les preuves, la réflexion et la mesure, rabattez vous sur les sources.

Mettons nous d’accord. Lorsque j’écris vieux, j’entends “baby boomer”[1], au pouvoir aujourd’hui. Les jeunes seront la fameuse “génération Y”[2]  qui “s’intègre” dans le monde du travail.

Old-economy Steve sera votre guide. Bonjour Steve… Et va te faire voir Steve.

oldeconomysteve_1

Devient propriétaire à 22 ans – dit à la génération de ses enfants qu’elle est chanceuse parce qu’elle peut acheter des smartphones à 200$

Commençons par le poncif classique …

 

“On ne savait pas”

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Pourquoi la feignantise n’existe pas.

Trigger Warning : Dépression

Nombre de mots : 1850
Temps de lecture : 8 minutes

Je me suis toujours considéré quelqu’un de feignant.

Ma chambre a toujours été plus ou moins en bordel. Ma conception du ménage se situe quelque part entre « Mwarf » et « Scrogneugneu ». J’ai toujours considéré que 12/20 à un examen c’était deux points en trop. J’adore les chats mais je n’adopte pas : je devrais changer une litière, remplir une gamelle, m’en occuper. Avoir des enfants un jour me parait à la fois indésirable et impossible. Mon but à long terme est de pouvoir bosser à mes horaires et sans sortir de ma chambre. Bon dieu, j’ai même une poche d’eau spéciale avec un tuyau pour boire, stratégiquement placée pour pouvoir m’hydrater sur mon PC ou dans mon lit sans bouger.

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Trois litres de flottes disponibles pour réduire les allers et retours dans la cuisine. Je suis un génie.

Ma vision sur la « feignantise », la « flemme » et ses dérivés, a changé grâce à trois expériences vécues.

La première expérience se situe un jour où je me plaignais à une amie du fait que j’avais beaucoup de travail en retard, mais que j’étais trop « feignant » pour le faire à temps. Elle m’a demandé s’il y avait des choses que je pouvais faire longtemps. « Bien évidemment« , lui ais-je répondu. « Certains jours, je peux passer plus de six heures d’affilée à jouer sur ma basse. Elle conclut : « Alors, c’est que tu n’es pas feignant ».

La deuxième expérience aide également à prendre de la perspective sur le sujet : j’ai en effet découvert il y a quelques années que j’étais dépressif. Plus précisément, que j’avais toujours été dépressif. Soudainement, des années de ma vie prenaient sens… Telle réaction étrange que j’ai eu à tel ou tel moment, que je ne comprenais pas vraiment et mes amis encore moins, trouvait soudain une explication. Depuis des années que je manquais de motivation pour effectuer les tâches les plus simples (prendre une douche, cuisiner, sortir dehors…), j’avais toujours reçu l’étiquette « Feignant ». Mais était-ce de la feignantise, ou de la dépression ?

La troisième expérience concerne la drogue. Notamment l’expérience de mon chat avec les amphétamines (qui s’est d’ailleurs globalement mal passée). Mon chat, l’éternel « feignant » démotivé, ne pouvait rien faire avancer de sa vie ni de ses projets… Il suffisait soudain qu’il prenne un rail de poudre dans le museau pour que soudainement et comme par magie tout devienne non seulement faisable, mais en plus facile. Je parle davantage de ces expériences et de ses conclusions dans cet article.

Ainsi, ce qu’on m’avait reproché des années durant, ce que je m’étais moi-même reproché tout ce temps, c’est à dire ma flemme légendaire, n’était pas un défaut, une faute dans mon caractère. C’était une mauvaise balance de produits chimiques dans mon cerveau, qui limitait énormément mon énergie.

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Feignantise et dépression

Il faut bien comprendre ce qu’est la dépression : la plupart des gens, s’ils devaient résumer la dépression en un mot, utiliseraient le mot « Tristesse ». C’est une erreur : la tristesse (même si elle est régulière voir parfois omniprésente) ne représente pas bien ce qu’est la dépression. Pour la résumer au maximum, il faut ces trois mots : « Manque d’énergie ». La dépression, c’est se lever le matin avec une quantité d’énergie très limitée à dépenser dans la journée, ni plus ni moins : quand c’est finit, y’a plus rien, et il est impossible même avec la meilleure « volonté » du monde d’en trouver davantage. En fait, cela se rapproche assez de la théorie des cuillères, qui a été inventée pour expliquer aux personnes valides ce qu’est la vie avec le lupus, mais qui fonctionne très bien avec d’autres handicaps (puisque la dépression en est un, toute personne prétendant le contraire ne sait pas de quoi elle parle.)

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Non, je n’accroche pas un sac d’eau à coté de mon PC juste pour le plaisir de l’optimisation du temps, ni par « flemme ». Je le fais parce que me lever six fois dans la journée pour m’hydrater me prend une énergie non négligeable. Non, je ne range pas ma chambre par « flemme », je ne le fais pas car c’est ça ou réussir à avancer mon boulot. J’optimise mes cuillères au maximum.

J’ai eu une phase maniaque d’environ 10 jours le mois précédent (cela peut arriver, en dépression) : ma chambre n’a jamais été aussi propre, ni si bien rangée. J’ai rattrapé 6 mois de paperasse en retard. Est-ce à dire que j’ai pendant 10 jours « arrêté d’être flemmard » ? Bien sûr que non. La feignantise n’existe pas.

Une journée dans la vie d’un faux feignant : apprendre à gérer.

Ma phase dépressive actuelle dure depuis plusieurs mois. Tous les matins, je me lève en évaluant mon énergie, et en m’attribuant des objectifs pour la journée, dans la mesure de mes moyens quotidiens.

 Je fais du sport autant que possible. En partie pour ma santé physique, mais avant tout pour ma santé mentale. Tout a l’heure s’est passé quelque chose d’inhabituel : je n’avais aucune envie d’aller à la salle de sport a coté de chez moi, mais je l’ai quand même fait. C’était important que je le fasse, puisqu’un absentéisme plus long aurait sans doute diminué mes performances chèrement gagnées. Alors que je courais sur le tapis de course comme un hamster dans sa roue, je m’interrogeais sur cet acte : faire quelque chose qu’on a pas envie de faire, mais qu’on doit faire, et réussir à le faire. C’est basiquement ce que font les braves travailleurs qui se lèvent tôt le matin mais qui voudraient rester au lit. Et c’est la source des pires mécompréhensions sur ce qu’est réellement la dépression.

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Si un dépressif appelle le travail pour expliquer qu’il ne peux pas venir ce matin à cause d’une dépression, ses collègues neurotypiques penseront qu’il est feignant. Parce qu’eux aussi auraient préférés rester au lit, mais ils se sont fait chier à venir quand même. Mais vous ne comprenez pas : vous n’aviez pas envie de venir mais vous POUVIEZ venir. Lui avait peut-être envie de venir, peut-être pas, mais il ne POUVAIT pas venir. C’était une impossibilité physique : la dopamine nécessaire aux connections nerveuses controlant l’acte de venir au boulot était absente. Vous ne traiteriez pas une voiture de feignante si elle n’avançait plus pour cause de manque de fuel : la dépression est une maladie tout aussi tangible.

Dans le paradigme de notre société violente, la feignantise existe, et la dépression est l’excuse des feignants. Dans ma realité, il n’y a pas de feignants : juste des gens qui ont besoin de sauvegarder leur énergie.

Y a-t-il des solutions ?

J’ai l’espoir de guérir de cette éternelle dépression un jour. Et en même temps je n’y crois que moyennement. Mais quelque chose me donne de l’espoir : on apprend à gérer. On apprend à se connaitre, à doser notre énergie. On apprend à optimiser notre vie pour aller mieux. Je sais par exemple qu’un entrainement sportif régulier est d’une grande aide pour ma santé mentale. De même, je sais que compter les calories c’est ultra-chiant, mais si je ne le fais pas les TCAs reviennent.

C’est le seul moyen d’être « moins feignant », c’est à dire de réussir à en faire le maximum avec les moyens dont l’on dispose : trouver les mécanismes qui nous conviennent pour nous gérer, avec l’énergie disponible. A condition, bien évidemment, que ces mécanismes ne demandent pas trop d’efforts pour êtres tenus, sinon ils ne le seront pas. D’où l’éternelle inutilité des « bonnes résolutions de la nouvelle année » : il ne suffit pas d’avoir un objectif, il faut surtout réussir à trouver les moyens d’y parvenir avec le moins d’efforts possibles. Et, selon notre quantité d’énergie disponible, certains objectifs restent hélas, totalement hors de notre portée.

En effet, même avec les meilleurs mécanismes du monde, on reste les esclaves de nos cerveaux. Dans mes pires phases dépressives, je ne peux plus assurer mon fonctionnement de base, et je verrais d’un très mauvais oeil qu’on me dise de faire du sport pour aller mieux (je suis au courant, merci, j’en suis juste incapable).

Je hais profondément les citations de ce genre :

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« Si tu peux le réver, tu peux le faire »

Non, il ne suffit pas d’avoir un objectif pour pouvoir le réaliser. C’est de la pensée validiste à outrance. Si on a ni jambes ni prothèses, on ne pourra jamais courir un marathon, même avec la meilleure « volonté » du monde. La volonté, l’inverse de la feignantise, n’existe pas plus : c’est toujours l’équilibre chimique du cerveau qui décide, au final.

J’ai tout de même de la chance de n’être pas trop mal en point mentalement : en ce moment, je m’auto-forme pour une reconversion professionnelle. Je passe toute mon énergie à bouffer des cours d’informatique sur l’ordinateur. Je me lave peu, je n’ai plus aucune vie sociale depuis un mois et demi. Je sais que sortir de chez moi, même un peu, me prendrait trop d’énergie. J’évalue le coût d’une après midi dehors à deux jours de travail de perdu. Je suis également très peu présent sur les réseaux sociaux. J’ai fait le choix d’avancer mon apprentissage coûte que coûte, et pour le moment l’équilibre arrive à fonctionner, alors j’en profite pour avancer.

De même, je n’ai rien publié depuis deux mois. Et pourtant j’adore ce blog. Si je devais choisir une seule chose dans ma vie que j’estime valable, ça serait les lignes que j’écrit ici. Ces quelques articles sont probablement le travail le plus utile et motivant que je n’ai jamais effectué. Mais je n’ai pas eu assez d’énergie pour ça.

Peux-t-on en vouloir à quelqu’un qui ne fait pas son travail ?

Au final, peut-on en vouloir à quelqu’un qui ne tient pas ses engagements, par exemple (pour prendre l’exemple le plus répandu) l’engagement de travailler contre un salaire mensuel ?

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La réponse est simple : dans 99,99% des cas, non. L’écrasante majorité des gens incapables de faire leur travail en sont, justement, incapables. On ne peut pas davantage leur en vouloir qu’on en voudrait à un aveugle de ne pas être capable de voir.

Si quelqu’un ne se pointe pas au travail, c’est qu’il a une bonne raison. Au diable les certificats médicaux : il y a TOUJOURS une bonne raison. Même si c’est parce qu’il s’est bourré la gueule la veille et qu’il a une énorme gueule de bois : peut-être qu’il s’est bourré la gueule pour une bonne raison. Peut-être qu’il souffre, qu’il est alcoolique, ou peut-être qu’il a besoin d’une vie sociale importante pour son équilibre mental.

Il existe éventuellement une exception : quand des personnes en bonne santé mentale et physique n’en ont absolument rien à foutre de leur travail. Toute personne ayant une vraie expérience de l’humain, avec de bonnes capacités d’écoute et sachant mettre de coté ses préjugés, sait que cette exception est rarissime. La plupart des gens ont une forte conscience professionnelle. Et pourtant, quand nous sommes confronté à quelqu’un qui manque le travail, nous pensons immédiatement qu’elle est « feignante ». C’est la même logique sociale violente qui entraine les politiques à réduire les aides sociales et à éviter l’attribution d’un salaire à vie soi-disant « pour éviter les abus ». Alors que les abus liés aux aides sociales sont rarissimes (Cet article estime que la fraude volontaire représente 0.13% des cas totaux, et ça comprend la fraude des entreprises.) Le manque de scrupules est l’exception, pas la règle ! 

Quand à ces personnes à faible conscience professionnelle, ne les blamez pas non plus. Blamez notre système qui les place dans cette situation pas forcément confortable.

Les humains fonctionnent en cycle de récompense permanent : nous avons été façonnés par l’évolution pour rester en mouvement constant. Si quelqu’un est immobile, rapellez vous toujours :

Elle a besoin d’aide, pas de reproches.

Pour aller plus loin :

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Publié dans Dépression, Société, Spiritualité, Témoignage | Mots-clefs : , , , , , , , , | 41 réponses

Les Troubles du Comportement Alimentaire : Plongée dans un enfer quotidien

[Trigger Warning : Grossophobie intégrée extrême]

2750 Mots
Temps de lecture : 20 minutes

Ce texte est un témoignage, un ressenti et une analyse personnelle par rapport au Troubles du Comportement Alimentaire (TCA). Il s’adresse en partie aux personnes pouvant s’identifier avec ces problèmes, mais surtout à ceux qui n’y ont jamais été confrontés. Je voudrais par ce témoignage aider à mieux comprendre ce que sont les TCA et comment les vivent les concernés.

Préambule

J’écris ces lignes sur un petit carnet au milieu des Rocheuses canadiennes. On a beau être en août, nous sommes également à 2 km d’altitude, et cela se sent, et se confirme au besoin par la vue des glaciers alentours. Mon matériel est peu adapté aux froids négatifs. Mon corps est en lutte constante pour réchauffer les couches de vêtement qui m’entourent. En particulier la nuit, mon pauvre sac de couchage insuffisant force mon métabolisme à accélérer drastiquement pour entretenir une thermogénèse suffisante.
Je me sens fondre. Je pose la main sur le ventre et je me dis qu’il manque quelque chose. J’ai du sortir plusieurs fois cette nuit pour aller pisser : un afflux d’urine est parfois un symptôme caractéristique d’une perte de poids.

Ça fait 32 jours que je suis parti. J’ai eu l’occasion de me peser deux fois en moins d’un mois : le compteur affiche 7 kilos de moins.

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Un humain brûle entre 2000 et 2500 kilocalories (kcal) par jour sous nos latitudes tempérées. Le même humain en conditions de froid extrême brûle entre 8000 et 9000 kcal/jour. 7500 kcal brulées sont égales à un kilo de graisse corporelle. Entre ces nuits glaciales et quelques randonnées de haute montagne, il est facile de comprendre comment j’ai perdu autant et si vite.

Seulement, voilà : là où je devrais m’inquiéter d’une perte de poids si rapide, je me sens serein et accompli. Je me vide à toute vitesse de ma substance, et le contentement parvient tout de même à prendre le pas sur l’inquiétude.

J’ai 28 ans, ça fait plus de 20 ans maintenant que je me trouve trop gros.

Comment ça a commencé

Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais il y a un très large historique de troubles du comportement alimentaire (TCA) dans ma famille. Nous en avons quasiment tous été atteinds à un moment ou à un autre. Pour beaucoup, ces saloperies, ça reste. J’ai commencé les miennes d’une manière classique : avec de la boulimie.

La Boulimie

La boulimie se définit très simplement par « un rapport pathologique à la nourriture » et « des ingestions excessives d’aliments, de façon répétitive et durable » (Page wikipedia).
La boulimie, c’est aller dans son frigo, et bouffer tout et n’importe quoi jusqu’à ce que faire rentrer davantage devienne physiquement impossible.

Les psychanalystes utilisent l’image ridiculement romancée du « vide à combler par la nourriture ». C’est une façon mystique de décrire le fonctionnement d’une crise : le sujet est en situation de détresse, ceci étant dû à une anxiété trop importante et/ou à un épisode dépressif. Le sujet recherche du plaisir pour contrer cela (il a besoin d’un apport de dopamine/sérotonine/GABA). La consommation de nourriture, en particulier celles grasses et sucrées, entrainent cet apport de neurotransmetteurs du bonheur. Le sujet va donc en consommer une quantité importante en peu de temps, et ce contre sa volonté. La culpabilité sera tellement forte que le sujet va souvent tenter de compenser immédiatement par divers moyen. Le plus « classique » est de se faire vomir, mais cela peut prendre d’autres formes.

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Pour avoir vécu les deux, mon chat Souïme pense pouvoir l’affirmer : le « binge-eating » (crise de boulimie) et le « binge-consommation de drogue » c’est exactement le même mécanisme. La nourriture apporte du plaisir, et tout ce qui apporte du plaisir peut être qualifié de drogue. Autres exemples possibles : binge-jeux vidéos, binge-masturbation. Il y a un coté masochiste à ces consommations à outrance. On oublie qui on est, on est en transe, on se détruit pour ne plus ressentir la douleur d’exister.

En écrivant ces lignes, j’ai un mépris profond pour le concept grossophobe qui dit qu’il « suffit de volonté » pour mincir. C’est tout aussi valable que de dire que la volonté suffit à arrêter la seringue d’héroïne. Les réalités sont plus complexes. L’addiction à la nourriture a également cet avantage pervers qu’il est nécessaire de manger pour vivre. Le produit maudit doit être ingéré 3 à 4 fois par jour, mais attention : de l’exacte bonne façon. Le moindre déséquilibre, et on peut repartir pour des années d’addiction et de souffrance.
Mon chat a complètement laissé tomber la consommation de drogues dopaminergiques, il sait que les risques de rechute sont trop grosses et les éventuelles conséquences trop graves par rapport au plaisir procuré. De même, s’il avait le choix, il abandonnerait sans hésiter le concept de manger. Par pitié ne lui répondez pas d’un air choqué que, personnellement, vous ne pourriez jamais arrêter la nourriture parce que vous aimez trop manger. C’est exactement pour cette même raison que lui souhaite arrêter.

L’arrivée de l’anorexie

Ne comprend pas la grossophobie qui ne l’a pas vécu.
Toute mon enfance et le début de mon adolescence, j’ai eu la sensation d’avoir les jambes coupées [cette comparaison peut être validiste et je m’en excuse, il s’agit d’un ressenti d’enfant]. J’aimais lire. j’aimais les histoires d’aventures. Mais chaque fois que je désirais m’identifier aux jeunes héros qui sauvent le monde, impossible : comment pourrais-je jamais partir à l’aventure dans ma pauvre condition physique ? Comment pourrais-je jamais être beau et classe et rayonnant comme mon héro favori, alors que je suis une honte ambulante ?

soa-illust02Les trois héros de ma jeunesse : remarquez l’absence de gras.

Mes yeux se mouillent en écrivant ces très intimes lignes. Peu de choses au monde sont aussi horribles que d’empêcher un gamin de rêver. Mon seul espoir, c’était de perdre du poids… Mais je n’en perdais pas, et c’était ma honte. Jusqu’à ce que j’accumule suffisamment de honte pour tomber dans l’anorexie.

On a tendance à penser que tous nos problèmes partiront quand on sera minces (et donc, automatiquement, beaux). On pardonne tout aux gens beaux, tout est recontextualisé. La société est profondément aphrodiste. Imaginez un petit gros se ridiculiser en public (par exemple imaginez le en train d’essayer de jongler sans y arriver) : c’est comique et pathétique, on ressent un vague mépris pour cette personne. Maintenant imaginez la même scène avec un homme beau, grand, mince et sec, aux yeux clairs. Est-ce que la scène ne change pas complètement de sens ? Est-ce que ça ne devient pas, dans un sens, mignon et adorable ?
On pardonne beaucoup plus facilement les failles d’une belle personne, pas celles d’une laide. Les gens beaux se font moins condamner que les gens laids, et dans le cas d’une condamnation, celle-ci sont plus légères. On leur parle plus gentiment. Elles sont promues plus souvent et leurs salaires sont plus élevés [Source]. Et dans notre société, beauté rime systématiquement avec minceur.

Je ne peux m’empêcher ici de penser à l’influence profondément positive d’un dessin animé comme Steven’s Universe, qui donne des exemples de héros différents de la culture mainstream, qui montre que la beauté ce n’est pas toujours la même chose. Que la graisse est un élément neutre du corps, parmi d’autres. J’aurais tellement aimé que cette série existe au moment où j’en aurais eu besoin…

IMG-0001Merci Steven’s Universe

Bref, on comprend que pour mincir, on peut en arriver à des extrémités telles que l’anorexie.

L’anorexie

J’ai eu plusieurs phases d’anorexie dans ma vie. La plus longue était sans doute au collège, où je ne mangeait quasiment rien. Je faisais un seul vrai repas par semaine (par obligation : c’était le repas de famille, ça se serait vu). J’allais aux toilettes moins d’une fois par semaine tellement je consommais peu. Mais je fondais:  on me félicitait chaque semaine pour le poids impressionnant que j’avais perdu.

S’il vous plait, ne félicitez jamais quelqu’un pour avoir perdu du poids. À différents stades de ma vie, j’aurais pu répondre les phrases suivantes :

  • Merci ! J’ai pas encore 14 ans et je suis anorexique 😀
  • Merci ! J’imagine que l’addictions aux amphétamines a aussi de bons cotés 😀 😀 😀 miaou
  • Merci ! Je suis en dépression sévère. Je me sens mort à l’intérieur 😀 hihi
  • Merci ! Un de mes meilleurs amis s’est suicidé récemment. Ça aide 😀 lol
  • Merci ! Les antidépresseurs me coupent toute faim 😀 😀 et toute libido

La meilleure réponse possible serait « Merci, je me suis gelé les gonades dans les glaciers canadiens » mais vous n’avez pas envie d’entendre ça, ni de risquer d’obtenir une réponse du type « Merci, j’ai eu une diarrhée tellement explosive que j’ai failli mourir, trololol ».

Bref, à force de passer des journées horribles, d’être fatigué en permanence, et de tenter de me faire vomir (ce que je n’ai jamais réussi à faire sur une base régulière, dieu merci) j’avais perdu du poids. J’étais maintenant officiellement maigre. Victoire !

Ou pas, en fait, parce que je me trouvais toujours trop gros.
Heureusement, l’étape suivante fut moins malsaine.

Du privilège masculin au sein des TCAs

Comme toute personne un peu renseignée et un minimum honnête le sait, les hommes sont des privilégiés. C’est vrai également pour les TCA : seulement 10 à 15% des victimes de boulimie et/ou anorexie sont des hommes [Source]. L’anorexie concerne en moyenne 8 femmes pour 1 homme [Source]. La prévalence de la maigreur concerne 11% des femmes contre seulement 1% des hommes (11 fois moins !) [Source] .

J’en profite au passage pour apporter une précision importante : NON, se moquer des hommes complexés et/ou anorexiques, ce n’est PAS correct.
Il m’est arrivé de voir certains Militants Féministes™ se moquer d’hommes complexés par leur physique. Ce n’est pas parce qu’on se moque des hommes qu’on fait automatiquement de l’humour anti dominants, capisce ?
Ceci étant dit. Même au fond de l’anorexie, j’ai été avantagé par un privilège masculin. En effet, on répète aux femmes d’être minces pour être belles, tandis qu’on répète aux hommes d’être secs et musclés. Là où on demande de la fragilité aux femmes, on demande de la « force » aux hommes, et ce dernier point a été un avantage pour moi.

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Comparaison : Recherche google pour « Beautiful woman » Vs. « Beautiful man »

En effet, j’ai été entrainé par là à commencer la musculation, ce qui a eu une influence globalement positive sur ma santé, plutôt que juste m’affamer jusqu’à des niveaux potentiellement dangereux voir létaux. J’ai fait beaucoup, beaucoup de sport. Rien qu’à y penser, mon mental de dépressif fatigué a le vertige. Faire du sport après 17 ans d’une éducation ultra-casanière et un mental dépressif, c’est difficile. Cela m’a cependant beaucoup aidé, de me concentrer un peu sur autre chose que sur absolument devoir manger moins.
Avec les années j’ai appris à gérer, et je me suis graduellement débarassé de mes crises boulimiques et anorexiques (elles reviennent quelques fois, mais repartent assez vite).

Je ne suis pas tiré d’affaire pour autant : il me reste l’hyperphagie.

L’hyperphagie

L’hyperphagie tient une place particulière dans le monde des TCA. Elle ne se déclenche pas forcément en crises violentes comme la boulimie. C’est un trouble extrêmement vicieux, qui s’installe (du moins chez moi) petit à petit. Elle se définit simplement par « consommer trop de nourriture ».
On peut vivre longtemps en début d’hyperphagie sans le remarquer. Certaines personnes ont des sensations de faim ou de satiété bien régulées, d’autres (et c’est mon cas) peuvent avoir une faim quasi omniprésente. Si l’on décide de manger pour combler ces « petites » faims, elles peuvent commencer à se creuser et à prendre de l’importance, comme un drogué qui serait obligé d’augmenter les doses pour avoir son fix.

Food Supplements vs Healthy DietLa nourriture en tant que drogue

La faim finit par nous obliger à manger des quantités absurdes d’aliments, ce qui entraine sur le court terme : inconfort digestif permanent, nausées, culpabilité, et peut très vite engranger boulimie et/ou anorexie. Sur le long terme, il y a souvent une importante prise de poids, car l’hyperphagie est un trouble quasi-constant. Elle peut durer des jours, mais en général plutôt des mois ou des années. Si je reste trop longtemps chez moi (ce qu’un dépressif introverti aura tendance à faire), je suis quasi certain qu’elle va revenir.

En plus des problèmes psychologiques et physiques associés avec le fait de beaucoup trop manger implique, on n’oublie pas non plus que toute cette bouffe perce dans notre budget mensuel.

On apprend à gérer

Vingt ans avec des TCA. 20 ans que la simple vue de nourriture, quelque chose de supposément plaisant et sain, est source d’anxiétés, de complexes, de culpabilités, et j’en passe.
On apprend à gérer, cependant. Certains développent des techniques. J’ai en permanence des nourritures à basse calorie chez moi, pour au cas où une crise de boulimie se déclenche, m’empiffrer sans trop de remords. L’achat de nourritures à haute densité calorique (Pâte à tartiner type Nutella, beurre de cacahuète, pâte de spéculoos…) m’est rigoureusement interdit. La dernière fois qu’on m’a offert un pot de Nutella végane, je n’ai littéralement mangé que ça pendant trois jours.
Contre l’hyperphagie, la seule solution qui ais jamais marché pour moi est de compter les calories d’absolument tout ce que j’ingurgite, mais cela a parfois tendance à dériver en anorexie. Il m’est impossible de faire confiance à ma faim pour savoir quand m’arrêter de manger, alors même si c’est extrêmement chiant de devoir calculer en permanence, je le fait.

29calories_500Ce à quoi ressemble ma tête en fin de journée

De plus, mon énergie quotidienne très limitée par la dépression m’empêche de cuisiner des repas élaborés. Je me nourris principalement de riz. Quand j’ai eu l’énergie d’aller en acheter, j’ai parfois quelques fruits et légumes, ceux qui peuvent être consommés sans trop de préparation. Pour limiter les dégâts, je prends des protéines en poudre et des compléments alimentaires.

Si je mange trop, ne serait-ce qu’une ou deux fois, cela déclenche des émotions négatives qui peuvent me faire rebasculer en boulimie/anorexie/hyperphagie. Comme la dépression qui est une lutte permanente pour vivre, ces TCA entrainent la nécessité de se battre à chaque instant pour ne pas retomber dans une spirale infernale. On y retombe immanquablement, tôt ou tard, plus ou moins profondément, plus ou moins longtemps,. Et alors il faut remonter, réescalader vers la surface, longtemps et douloureusement, à la force de nos deux bras, en tirant ce corps qu’on déteste au moins en partie.
Je ne parlerais pas ici des dommages causés par nos proches, notre entourage, notre environnement social, dans cette lutte déjà ardue : grossophobie, body-shaming, jugements permanents sur notre corps, sur ce qu’on bouffe, ce qu’on fait ou ne faisons pas. Cela mériterait un autre article, et celui-là est déjà trop long.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, comme depuis 20 ans, il m’est impossible de profiter d’un aliment quel qu’il soit, sans avoir une petite voix qui ne me mette les warnings. Il m’est impossible de dissocier la satiété et la culpabilité : si je n’ai plus faim, je suis coupable d’avoir trop mangé. Il m’est impossible de me regarder devant un miroir sans me trouver trop gros. Même pendant une période sévère d’anorexie ou j’avais pourtant un corps musclé et des « tablettes de chocolat » (quel mot ironique) apparentes, je me trouvais toujours trop gros.

On me dit de m’en foutre, de ne plus m’en soucier. Si je le pouvais, je le ferais. J’essaie tous les jours. Je me regarde des dizaines de fois par jour dans le miroir : c’est plus fort que moi. Mes complexes se transforment en une sorte de narcissisme amour/haine. La « selfie » me parle, c’est un moyen pour moi comme pour d’autres de se rassurer, de se réapproprier son image.

Ce qui est ironique, c’est qu’à force d’heures passées en salle de gym, de privations et d’optimisation de mon physique, je correspond dans une certaine mesure assez bien aux normes de beauté. Les gens s’étonnent (ou pire : refusent de me croire) quand ils apprennent que je complexe énormément. Tout comme j’ai longtemps été étonné d’apprendre que mes amies mannequins complexaient elles aussi très fort. Et pourtant c’est là la raison secrète : c’est souvent parce que nous essayons autant que faire se peut de correspondre aux normes de beauté.

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Avertissement : ce que vous voyez dans ce miroir peut être corrompu
par des idées socialement construites sur ce qu’est la beauté.

Je conclurais sur un simple conseil : quand vous faites face à une personne qui souffre de TCA, abstenez-vous de commentaires sur tout sujet en lien. Vous ne savez pas les conséquences désastreuses que cela peut avoir. J’ai redéclenché 1 mois d’anorexie chez une amie en lui disant qu’elle était « mince, pas maigre » – je m’en suis mordu les doigts longtemps.
Ne commentez pas, et surtout, surtout ne jugez pas : beaucoup vivent une bataille permanente que vous ignorez.

J’espère que la lecture de cet article vous aura aidé à mieux comprendre comment fonctionne le vécu d’une personne avec TCAs. En attendant, rappelez-vous toujours cette évidence :

La beauté n’est pas un chiffre.

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Ad Vitam Nauseam

Romancisation.


Je me lève.

Exceptionnellement, mon premier geste n’est pas d’appuyer sur l’interrupteur de l’écran. En effet, j’ai sauté le diner hier, et une fois n’est pas coutume, la faim est déjà là.
Je me rend deux mètres plus loin, près de l’évier. Une rizeuse, c’est tout ce qu’il y a de plus pratique : un verre de riz, deux verres d’eau, appuyer sur le bouton rouge. Je reviens m’installer de l’autre coté. Au centre de mon studio trône un épais et confortable fauteuil. Le bureau qui l’accompagne, de même, ne laisse pas indifférent : ses proportions sont impressionnantes, surtout compte tenu de l’étroitesse des lieux. Quelques bols de riz sales dans un coin, diverses factures et autres paperasses traînent. Mais c’est au centre du meuble (où l’attention se porte aussitôt) que se trouve le point névralgique de la pièce.

Un ordinateur massif y est ouvert. Deux écrans supplémentaires sont disposés de chaque cotés : des motifs étoilés s’étendent sur tout un panorama. Le clavier est au milieu, la souris bien disposée à droite. De trois bords de la machine, des câbles jaillissent, qui s’enfuient dans tous les coins de la pièce. Dans ces veines coule l’électricité qui va alimenter la vie alentour : ici, la chaîne hifi  va chanter, là la manette s’illumine, casques micros et autres instruments parsèment le décor.
Je m’assois sur l’imposant fauteuil (qui a retenu la forme de mon corps), pose la main droite sur la souris, la gauche sur le clavier, et la connexion se fait. La Machine est maintenant une extension de moi-même (ou bien est-ce le contraire ?)
Peu de gens savent utiliser ce genre d’engins avec une rapidité et une dextérité comparable. Et cette bécane en particulier, c’est la mienne. Nous sommes liés par le bout des doigts, par les yeux et les oreilles. Elle est accordée à ma personne, et ma personne lui est accordée.

Je me sens productif, et commence par du travail : il s’agit de continuer le code du programme commandé. Je m’y met donc, en faisant régulièrement des micropauses pour discuter avec mes amis. A midi, je me lève, verse du riz dans un bol et reviens. Je m’alimente devant une vidéo d’actualité. Je me rappelle qu’il faut des piles pour l’un de mes casques : en trois clics elles sont commandées.
Le travail continue toujours. J’aurais bientôt fini ce programme. J’ai bien avancé. Sans me lever, je commande des sushis comme récompense. Quarante minutes plus tard, ils sont livrés. Je les mange devant un show animé.
En un glissement je vais me coucher, mon lit est juste à coté. Comme d’habitude, je dort sans jamais me souvenir de mes rêves.

Je me lève.
Entre le coin cuisine et le bureau, il y a un tapis de course collé contre le mur. Je l’utilise quarante-cinq minutes, car il est important de garder la forme. Je me connecte.
J’envoie le fruit de mon travail au client. L’argent sera versé sur mon compte cet après-midi. J’ai du temps libre, je me détend sur un jeu vidéo.
Brièvement, je me loggue sur un site de rencontre. Trois heures plus tard, quelqu’un rentre dans mon studio. Nous discutons brièvement, puis nous baisons. Je me reconnecte après son départ, mais très vite il est l’heure de se coucher.

Je me lève, me connecte, vérifie mes comptes : le paiement a bien eu lieu. Je répond aux mails de clients. Le nouveau projet commence. Je l’avance quelques heures, m’interrompt pour manger, puis vais me coucher.

Je me lève, je me connecte. Aujourd’hui : repos. Journée jeux vidéos. Je me recouche.

Je me lève, me connecte. On sonne : le livreur m’apporte mes piles. Je travaille, je me distrait, je me rendort.

Je me lève, me connecte, me rendort.

Je me lève, me connecte, me rendort.

Et je rêve. Je rêve du soleil sur ma peau, et de l’herbe dans mon dos. Je me rêve au sommet d’une montagne, dans l’eau chaude d’une source. Je me rêve voler, et puis tomber, et je me réveille.

Comme d’habitude, je ne me souviens jamais de mes rêves.

Je me connecte.

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