Le Parcours du combattant de deux malades mentaux qui voulaient se soigner

TW Dépression, Suicide

Nombre de mots : 1500
Temps de lecture : 5 minutes

C’est l’histoire de Monsieur Z et Madame O.

Parlons d’abord de Monsieur Z. Monsieur Z est très en colère.

En effet, Monsieur Z est malade mental. Quand notre histoire commence, vers août 2015, Monsieur Z est dans un état de dépression sévère. Il n’a plus goût à rien, passe des journées lentes et tristes, n’arrive pas à travailler ni à faire quoi que ce soit d’ailleurs. Ses journées passent comme celles d’un fantôme. Ça fait des années qu’il a des poussées de dépression, mais il n’a jamais essayé de se faire traiter. Les parents de Monsieur Z sont médecins. Ils ne croient pas à la dépression, alors Monsieur Z pendant longtemps n’a jamais compris qu’il ne vivait pas normalement. De toute façon, entre ses études exigeantes et ses premiers boulots obtenus à prix fort, comment aurait-il trouvé le temps de se soigner ? Mais Monsieur Z a 29 ans et ce qu’il ne savait pas non plus, c’est que des symptômes psychiatriques non traités empirent drastiquement avec l’âge. Monsieur Z ne peut plus travailler. Il ne peut plus faire grand-chose, d’ailleurs. Il survit du RSA et d’une rente parentale.

Tout n’est pas tout à fait noir : Monsieur Z est amoureux de Madame O, et Madame O de Monsieur Z. Seulement, voilà : Madame O est également dans un état de dépression avancé.

Pourquoi Madame O s’est-elle entichée de Monsieur Z et Monsieur Z de Madame O ? Au-delà des simples mystères de l’amour, il semblerait que les dépressifs  aient tendance à se regrouper entre eux. Les dépressifs sont souvent impossibles à supporter pour les non-dépressifs, qui ne comprennent pas leur incapacité à faire autre chose que trainer des pieds toute la journée. La communication est souvent difficile, parfois impossible : on ne parle simplement pas le même langage. De toute façon, supporter l’éternel mal-être d’un dépressif n’est pas une tâche qu’une personne saine d’esprit aurait forcément envie d’accomplir.

Alors Monsieur Z et Madame O sont malades, ensemble.

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Madame O a 26 ans, et elle est dans un état possiblement pire que Monsieur Z. Par « état pire que Monsieur Z » entendez : elle risque davantage de se buter que Monsieur Z. Oui, car la dépression ce n’est pas que traîner la patte chez soi en pleurant aux nuages et en enchainant les épisodes de The Wire. Arrivé à un certain niveau, c’est aussi une lutte permanente pour ne pas crever. Et jusque-là Madame O s’en tire bien : elle respire encore.

Les parents de Madame O sont médecins. Ils ne croient pas que leur fille soit dépressive. C’est surement un simple mal-être : leur fille n’est-elle pas de nature capricieuse ?

Les parents de Madame O l’aident financièrement. Pas assez, cependant, juste de quoi payer le loyer, quelques taxes. Monsieur Z doit parfois acheter à manger à Madame O. Les parents de Madame O sont très riches, mais ils pensent que l’argent se mérite et ne veulent pas que leur fille soit une assistée. Il faut qu’elle travaille pour sa pitance. Madame O vient de finir ses études avec force difficultés et sa maladie l’empêche de travailler.

Devant cette sinistre situation, Monsieur Z et Madame O ont décidé de chercher de l’aide.
Monsieur Z et Madame O étant pauvres, ils se rendent dans le CMP de leurs villes respectives. CMP signifie « Centre Médico-Psychologique ». C’est un endroit où l’on peut se faire traiter psychiatriquement et/ou psychologiquement, gratuitement. Que la France est belle ! Merci de nous permettre de guérir, de devenir bientôt des membres actifs et productifs de la société, se dit Monsieur Z, qui ne sait pas encore qu’il va déchanter sévère.

Après deux mois (…) d’appels téléphoniques, Monsieur Z obtient finalement un rendez-vous. Pas dans le CMP de sa ville, mais celle d’à côté. Tant pis, il fera les heures de trajets. Madame O obtient un rendez-vous bien plus vite dans sa ville.
Monsieur Z est enfin pris en charge par une psychiatre. Très vite, un diagnostic « non-officiel » tombe : vous êtes probablement bipolaire. Soit, cela parait logique, se dit-il. Monsieur Z est immédiatement placé sous lithium.

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Parlons un peu du lithium. C’est un traitement qui fonctionne très bien chez certains bipolaires. Il s’agit aussi d’un traitement très, très lourd. Des tests médicaux et prises de sangs doivent être effectués régulièrement (toutes les semaines au début) pour vérifier par exemple que les reins ne sont pas en train de lâcher. S’ils lâchent, dommage, parce que ça ne se réactive pas, un rein.

Le lithium est un traitement ultra-lourd aux effets secondaires très importants qu’on ne donne que pour un diagnostic certain. Monsieur Z, et tous les médecins à qui il en parlera par la suite, ne comprend pas pourquoi on lui sort directement ce qui ressemble à une solution finale, mais soit, il prend le traitement.
La psychiatre de Monsieur Z est très gentille, mais aussi très occupée. Elle n’a pas beaucoup de temps à accorder à Monsieur Z, car le CMP est bondé. Au début, c’est 5 ou 10 minutes toutes les trois semaines, puis 20-25 minutes tous les mois et demi. Avec ces horaires, Madame la psychiatre ne peut pas savoir que Monsieur Z réagit très mal au traitement. Monsieur Z expérimente de nombreuses crises de panique quotidiennes. Pour ceux qui ne connaissent pas les crises de panique, sachez qu’il s’agit d’une des pires expériences que vous puissiez vivre. Basiquement, votre cerveau croit que vous êtes en train de mourir.

Pendant ce temps, Madame O se fait traiter dans la CMP de sa ville. Ville plus aisée, plus riche, signifie CMP moins bondée : elle arrive à obtenir des rendez-vous réguliers. Sa psychiatre lui prescrit de l’Abilify, une molécule un peu nouvelle aux effets secondaires assez dangereux, mais prometteuse néanmoins. Il faut trois semaines pour que le médicament commence à faire effet. La situation de Madame O semble s’améliorer, un temps.

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Pendant ce temps, Monsieur Z réussit á voir sa psychiatre, et il arrête donc le lithium. Il est placé sous Abilify lui aussi, ainsi que sous benzodiazépines. Les benzos sont une classe de médicaments anxiolytiques terriblement addictifs et dangereux à arrêter. La durée de prescription maximale conseillée est de trois semaines.

Quelques semaines passent. Semaines très douloureuses car les effets secondaires du traitement par Abilify sont atroces. Monsieur Z, torturé de partout, compte les jours et les heures en attendant que le médicament fasse effet : trois longues semaines. Puis sa situation s’améliore, un temps.

Pendant ce temps, Madame O fait des rechutes. Des rechutes graves. Elle en parle à sa psychiatre, qui ne fait rien.

Peu de temps après, Monsieur Z recommence à avoir des crises de panique. Légères.

Madame O rechute bien bas dans sa dépression. Sa psychiatre ne fait rien. Madame O demande un diagnostic, même non-officiel. Sa psychiatre refuse.

Monsieur Z a des crises de panique bien plus graves. Impossible de joindre la psychiatre. Le prochain rendez-vous est dans un mois.

Madame O chute encore. Sa psychiatre l’inscrit a un groupe de parole d’appréciation de la musique.

Monsieur Z est dans un état terrifiant et terrifié. Il se réveille toutes les nuits avec le bras gauche engourdi et de la tachycardie, signes de crise cardiaque. Il se rend aux urgences trois fois dans la semaine. Son cœur va bien, le psychiatre des urgences l’autorise à stopper son traitement.

Madame O va au plus mal, annonce depuis un moment ses pulsions suicidaires à sa psychiatre. Sa psychiatre fait des bulles.

Cela fait maintenant 6 mois que Monsieur Z et Madame O ont obtenus leur premier rendez-vous. Aujourd’hui on peut faire le bilan de ces six mois. Monsieur Z n’a pas de traitement. Il n’avait pas de crises de panique avant, mais maintenant oui. On l’a laissé environ 4 mois sous benzodiazépines et il a développé une dépendance.

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Madame O, après quelques mois plus positifs, en est à nouveau à son point de départ, sa psychiatre refusant d’ajuster son traitement.
Monsieur Z voudrait pouvoir travailler, et souhaite donc réclamer un statut Travailleur Handicapé. Mais il a besoin pour cela d’un certificat de bipolarité de sa psychiatre, que celle-ci lui refuse. Il ne comprend pas pourquoi sa psychiatre semble assez sûre d’elle pour le mettre sous traitements lourds mais pas suffisamment pour l’écrire sur un bout de papier. Monsieur Z ne peut pas travailler avec sa maladie, sans ce statut handicapé.

La psychiatre de Madame O ne semble toujours pas la croire quand elle parle de ses idées suicidaires. Monsieur Z est terrifié à l’idée que Madame O fasse une tentative de suicide.

Monsieur Z et Madame O se sentent abandonnés, désespérés. Ils envisagent de creuser leurs maigres réserves financières pour avoir accès à des psychiatres dignes de ce nom, pouvant proposer un vrai suivi. Ils ont aussi besoin d’une psychothérapie, ce qui est impossible au CMP, les délais d’attente étants de plusieurs mois.

Monsieur Z c’est moi, et je suis très, très en colère.

Pour aller plus loin :

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« Que nul n’entre ici s’il n’est révolté »

Texte et dessin de Gaelle Bourrasque

Nombre de mots : 850
Temps de lecture : 3 mins

Que se passe-t-il réellement depuis le 31 mars ? Eh bien, le temps s’est rouvert. Nous ne sommes pas passés en avril non, mars s’étire pour nous donner le temps : 32 mars, 33 mars, 34 mars…

Oui il y a eu des violences policières, non l’occupation de la place de la république à paris est belle et bien légale, après trois jours d’interventions illégales de la part des CRS la mairie de paris a du reconnaître à contre coeur  que l’action a bel et bien été déclarée en préfecture et acceptée ; que penser d’institutions qui ne respectent même pas leur propres procédures ?

Oui ce qui se passe est multiple et constructif et va bien au-dela d’un simple coup de gueule contre la loi travail. Malgré les mensonges et le silence des médias, malgré la pluie, le froid, la fin de la trêve hivernale, la menace des boucliers et des flashballs, malgré les sujets désastreux en cours de discussion à l’assemblée, malgré l’état d’urgence, malgré la violence de groupuscules fascistes qui tentent de se payer une part du gateau, malgré l’actualité internationale terrifiante… Oui malgré tout ceci, c’est le printemps. Des mondes s’écroulent, et à travers les carnages, d’autres plus résilients tentent de se lever.

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 Toi, moi, nous tous ensemble sommes maîtres de nos vies. Toi, moi, nous tous ensemble, nous n’avons pas peur des institutions, car elles ne sont plus « notres » : ce sont elles qui tremblent. Et elles ne tremblent pas sous nos menaces, non, elles tremblent sous notre indifférence. Car sans notre soumission passive, sans notre accord tacite, elles ne peuvent fonctionner. Un monarque ne peut régner sur un peuple qui refuse de prononcer son nom. Un gouvernement ne peut gouverner un pays qui réinvente ses propres systèmes de gouvernance.

Ce qui se passe en ce 34 mars 2016, place de la république à Paris, mais aussi à Limoges, à Nîmes, à Lyon et partout ailleurs en france, n’est que la résurgence visible des bourgeonnements expérimentaux qui sont mis en application depuis plusieurs années. La révolution fructifie, car la révolution a été semée, testée, abreuvée par des centaines d’initiatives, de mouvements, de luttes.

Une seule chose est sûre, c’est que la jungle politique, économique et sociale actuelle est moribonde, et que son vernis est en train de craquer pour laisser sortir de nouvelles pousses vigoureuses. Dans la joie, dans la colère, saines et puissantes, dans le tissu solide et résilient des luttes croisées, grâce aux sèves idéologiques que charrient les internets, grâce à l’Empowerment individuel. Grâce à la conviction puissante que toi, moi, nous, n’avons d’autre choix pour survivre que d’inventer nos propres mondes, de réconcilier l’utilisation des outils technologiques actuels avec les limites de nos environnements, de couper le cordon empoisonné et coercitifs d’institutions trop lointaines, aux préoccupations déconnectées de nos réalités, pour fabriquer nos paradigmes, nos cadres, nos vies en adéquation avec nos rêves.

Un nouveau pas a été franchi : assez de revendications, assez de négociations, nous en avons assez de critiquer l’action de ceux qui se prétendent légitimes pour nous gouverner, de leur faire des propositions, des demandes, comme s’il nous fallait encore nous plier à leur « autorité », accepter d’entrer par en bas dans leur pyramide hiérarchique. Nous avons essayé, cela ne fonctionne pas. La meilleure alternative, c’est de leur tourner le dos : de se souvenir que nos vies nous appartiennent, à nous. Que nous nous sentons exister dans nos tripes, et non parce que nous possédons un bout de plastique avec un tampon et une photo. Que les frontières sont des traits sur des cartes, alors que nos chemins sont tracés par nos pas, en mettant un pied devant l’autre. Que pour être capables, pour agir, il suffit d’oser le faire, et que nul n’a la légitimité de nous « donner la permission » de le faire.

Ainsi, nous nous rassemblons, nous discutons, nous inventons et mettons en place de nouvelles manières de vivre ensemble, avec tous ceux qui le veulent, tandis que les coquilles vides et lourdes d’institutions dépassées n’auront d’autre choix, si elles le peuvent, que de se déconstruire pour reconstruire avec nous, et si elles n’en sont pas capables, de s’écrouler tranquillement dans notre dos.

1

Pour aller plus loin :

 

Quelques sources plus techniques pour contrebalancer la merde relayée par la plupart des médias :

 

Pour aller plus loin sur Pimentduchaos :

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RSAiste, Malade mental, et Fier.

Trigger warning : maladies mentales, suicide, et violences.

1000 mots,
5 min de lecture

Je suis au RSA depuis des années.

Fils de CSP+, homme-cis-passing-blanc et études prestigieuses : bac+5 avec titre d’ingénieur reconnu par l’état. Privilégié de partout (ou presque).
Je retrace ma vie en une ligne : collège privé, lycée de bourge, classes prépa aux grandes écoles, école d’ingénieur.

Et pourtant aujourd’hui je suis au chômdu. Des années de précarité et de RSA derrière moi.

Je suis malade, je suis bipolaire. C’est une maladie tragique avec un nom rigolo, et je ne peux pas décrire à quel point c’est horrible à vivre. Je n’ose pas décrire la quantité de souffrance stockée dans mes années passées.

La bipolarité, la dépression, et toutes ces saloperies, le consensus scientifique actuel s’entend à dire que les causes sont biopsychologiques : une prédisposition génétique plus ou moins importante peut activer la maladie suite à des évènements traumatisants. Maintenant, assez de conneries psychologiques (ou pire, psychanalytiques), s’il vous plait. Non, le problème n’est pas que « je ne veux pas m’intégrer ». Le problème, c’est pas la « prise de drogue ». Le problème, c’est pas que « je sort pas de chez moi ». Arrêtez de décrire mes symptômes en foutant une étiquette « Cause » dessus, c’est trop facile, n’importe qui peut faire ça.

Mon problème, il est clair : de vieux traumas qui ont déclenchés cette saloperie que j’avais dans mes gênes. Arrêtez trois secondes la science de comptoir et lisez les chiffres : 1 personne sur 50 est bipolaire. Avec un parent bipo, on a 22% de chance de le devenir. Avec deux parents, ce chiffre monte à 63%. Sachant que « qui se ressemble s’assemble », qu’en conséquence mes amoureuses sont régulièrement soit dépressives soit bipolaires, je me dis que cette maladie a encore de beaux jours devant elle.

Et ces traumas, ils viennent d’où ? En partie de mes privilèges, ironiquement. Le collège-internat religieux, joli nom pour prison-pour-enfants. Les études prestigieuses qui m’ont usés trop jeunes, qui me donnent l’impression à 28 ans d’être un vieux papy qui a déjà tout donné. Ma pauvre année de classes préparatoires aux grandes écoles m’a fait développer une maladie de peau incurable. J’ai pas trente ans, je prend trois médocs par jour au minimum. Plutôt six ou septs.

Bref. Je m’égare. J’étais venu parler de comment je vis.

Après mes études j’ai été employé par l’état deux ans, sur trois contrats, dont deux en tant que cadre (avec le salaire obscène qui va avec, mais ceci est un autre problème). Précarité de l’emploi, parce que les CDI c’est so XXème siècle, maintenant on enchaine les CDD de six mois. Sans prime de précarité ni remboursement des congés payés, parce que si c’est obligatoire dans le privé, dans le public ça ne l’est pas. Après tout, comment pourrais-tu travailler pour l’état et être précaire ?

Trois ans de RSA maintenant, dont deux de chômage.  Comme toute ma génération, trop de diplômes et pas assez de boulot.

Et cette honte, constante et rampante, d’être un assisté de la société. Je suis votre assisté, je vis avec vos impôts, ils me nourrissent. Tu te lèves pour aller au taff tout les matins, tu reverses un mois de ton salaire par an à l’état, il va en partie dans mon pain et mes médocs.

Tu paies 70 euros ton pass navigo et tes dolipranes, moi je paies rien. Tu paies ton psy, moi pas. Tu paies ton loyer plein pot, moi j’ai les aides au logement. Tu paies l’état, l’état me paie. Et ça s’arrête pas là : la moindre aide sociale je la ratisse, le moindre euro d’économisé. La CAF qui tente désespérement de se débarasser de moi, en me demandant toujours davantage de justificatifs. Pôle emploi qui me met des RDV sans me prévenir dans l’espoir que je les rate pour mieux me radier. Mais je suis au taquet, j’ai l’expérience du parasite : vous vous débarasserez pas de moi comme ça.

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Le RSAiste dépensant l’argent durement gagné du contribuable
(Allégorie)

Et j’ai honte. Pas trop, juste un peu. Parce que la société veut que j’ai honte, la même société dont la violence m’a rendu malade mental à vie. Alors j’ai honte, un peu, mais pas trop, parce que je sais.

Je sais que je suis un investissement. 

Parce que malade, je le suis, mais je compte pas le rester. Pareil pour le chômage, pareil pour le RSA. Les zhônnetes-gens travailleurs qui critiquent les chômeurs RSAistes sont, curieusement, peu préssés de perdre leur propre emploi. Le RSA et le chômage, c’est comme avoir un godemichet coincé dans le cul : sur le moment ça peut paraitre agréable, mais à la longue, ça fait très mal.

Je suis un investissement, parce que dans quelques années je serais guéri.

J’ai un cerveau, et comme tous les cerveaux il marche bien quand il déconne pas. Et comme tout le monde, j’ai envie de me mettre au service de la communauté. J’ai envie de créer, fabriquer, j’ai envie de faire. Bref, j’ai envie de bosser.
Je rêve d’un emploi de 9h à 17h 5 jours sur 7, avec des pauses café et de bonnes nuits de sommeil. Peut-être pas pour toujours, mais là, c’est ce dont j’ai envie.

Et je bénis la France. Je hais ce pays pour de nombreuses bonnes raisons, mais je l’aime énormément aussi. Pas à cause des baguettes-charlie-hon-hon-hon, mais parce que je peux rentrer dans une pharmacie ou chez le médecin, et ressortir avec un énorme sac de médicaments et une ordonnance, sans avoir déboursé un centime. Parce que j’ai un psychiatre gratuit pour me guérir, parce qu’on prend un peu soin de moi.

Parce que sans tout ça, je serais peut-être déjà suicidé dans un caniveau.

Alors, honnête travailleur, ne pense pas à moi comme à ton parasite.

Pense à moi comme à ton collègue de demain, celui qui va payer ta retraite.

Et si un jour tu croises un cadavre dans un caniveau, dis-toi bien que c’est parce que t’as pas payé assez.

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Faire du bruit

1500 mots
Temps de lecture : 6 minutes

J’étais, vendredi soir, dans un bar du 11ème, voisin du Bataclan. Ce qui m’a frappé, dans cette nuit où la France connaissait «la pire attaque terroriste de son histoire», c’est, étonnamment, le silence et le calme.

Pour être précis, quand tout a commencé, j’étais à – quoi ? – 50 mètre, 100 peut-être, du lieu où des centaines de gens qui auraient pu être mes amis se faisaient tirer dessus. Où se précipitaient les gens d’armes de la force publique. J’étais à 2 stations de métro des rues, des bars et des restaurants que j’ai déjà fréquentés, que j’aurais pu fréquenter ce soir-là, et qui devenaient des lieux de carnages et d’où les assassins prenaient la fuite.

Et dans ce kebab, où j’étais avec mes amis, leur piquant des frites selon ma stratégie toujours éprouvée de végétarien consommé, nous n’entendions

Rien.

Strictement rien.

Nous ne voyions

Rien. Nous voyions des gens qui marchaient normalement, qui roulaient en scooter ou en vélo, ignorant sans doute, peut-être, eux aussi, de ce qui se passait alors.

Et que ce soit à ce moment-là, ou dans le bar ensuite où j’ai passé le reste de la soirée enfermé volontaire derrière le rideau métallique baissé, c’est vraiment ce qui m’a le plus marqué. Ce silence.

Cette rupture entre l’horreur en cours, voisine, et le calme absolu de l’endroit où nous nous trouvions.

Ce silence était bien sûr remplacé par le bruit des images de BFM-TV qui passaient en boucle, par les nouvelles qui arrivaient sur les smartphone des gens qui parvenaient à capter.

Mais nous baignions tout de même dans cette nappe si étrange d’un absolu silence.

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Hier samedi, parmi les innombrables réactions que je voyais passer sur mon fil d’actualité Facebook, alors que le monde entier semblait s’émouvoir et compatir de la barbarie que nous avions subi ; alors que les photos de profil se couvraient de filtre bleu, blanc, et rouge, et que mes proches se signalaient les uns après les autres comme « en sécurité », j’ai été frappé par deux commentaires relayés par mes amis :

Le premier disait : « Ce que nous avons connu vendredi est exactement ce que les réfugiés cherchent à fuir, parce qu’ils le vivent tous les jours. »

Le second me rappelait : « Jeudi dernier, à Beyrouth, deux bombes ont explosé, et fait des dizaines de victimes.»

Aujourd’hui, j’ai lu un commentaire d’un blogueur libanais qui disait, en substance : « Pourquoi est-ce que les bâtiments étrangers ne s’allument pas de blanc, de rouge et de cèdre ? Pourquoi est-ce que la communauté internationale ne nous rend-elle pas hommage ? Pourquoi est-ce que Facebook ne propose-t-il pas aux Libanais l’outils qui permet de se signaler en sécurité ? »

Et j’ai pensé que, effectivement, nous n’avions jamais rendu hommage aux morts de Syrie. Jeudi, nous n’avions pas fait attention à cet attentat à Beyrouth.

Nous ne les avons pas entendus. Pas plus que les victimes des attentats d’Irak, ou ceux des attaques drones du Yémen, ou du Pakistan. Ou que les morts en Afrique.

Quand ils sont morts, ça a été dans le fracas inhumain des bombes et des kalachnikovs, eux aussi.

Mais pour nous, ils n’étaient que du silence.

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Une autre chose qui m’a frappé dans les commentaires des médias, dans les commentaires des hommes politique (comme du reste dans la façon dont nous avons traité les attentats de janvier), c’est encore cette capacité d’occultation d’un fait si simple pourtant, si simple mais si essentiel : ceux qui attaquent la France sont des citoyens français.

Et comment expliquer ce phénomène absurde, aberrant, fruit d’un ordre chaotique inconcevable, qui fait que des citoyens d’un pays dont la devise a cette beauté magnifique, indépassable – miraculeuse même tant elle aurait pu ne pas être – de « Liberté, Egalité, Fraternité » se retrouvent prêts à se faire exploser pour emporter dans leur mort des dizaines de leurs voisins ?

Parce que-et-puis-voilà ? Parce-qu’ils-sont-des-idiots-et-des-lâches ? Jolies explications qui n’expliquent jamais rien.

Comment l’expliquer si ce n’est par le non moins inconcevable silence dans lequel ils ont grandi, oubliés, sortis de cette si belle devise, citoyens d’une République qui ne les considérait ni comme égaux, ni comme frères, libres tout seulement de pointer au chômage et surtout de se taire ?

Comment l’expliquer si ce n’est pas ce tonitruant silence de notre régime actuel incapable de proposer à toute une partie de ses citoyens un projet plus porteur, un rêve plus beau que celui d’une idéologie débilitante qui préconise de se faire exploser au milieu d’innocents ?

Comment se l’expliquer cette haine qui nous vient directement de Syrie, d’Irak, de l’Orient et d’Afrique ?

Parce-ce-ce-ce-ce-que ? Encore une fois, deviendrons-nous gagas à nous gaver nous bourrer à radoter ainsi d’analyses sans causes et de raisonnements sans raison ?

Oublierions-nous que Daesh est un monstre né du néant de l’Irak, néant crée par les bombes américaines ? Et ces bombes, à quoi seraient-elles dues, sinon au pétrole qui remplit nos voitures et fabriques nos plastiques ?

A chaque fois que nous remplissons nos réservoirs de voiture, que nous achetons le moindre objet de plastoc, entendons-nous les cris des enfants irakiens ? Voyons les mangroves noircies du delta du Niger ?

Voilà deux siècles que nous pillons la planète, et ce sont toujours les autres qui en paient le prix. Mais entendons-nous seulement cela ?

Non, parce le seul bruit que nous entendons, lorsque la pompe s’active, c’est le faible ronron du compteur qui défile.

Si faible, si faible ronron : c’est presque du silence.

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Et nos hommes et nos femmes politiques : ils, elles sont corrompu-e-s mais ils, mais elles restent en place ; ils et elles s’autoreproduisent et ne laissent plus la place, ils et elles cautionnent des guerres, ils et elles envoient des avions bombarder des pays, ils et elles protègent des flics qui mutilent ou tuent des innocents… Mais entendez-vous des voix s’élever contre ça ?

Tendez l’oreille…davantage…soyons concentrés…Entendez-vous quelque chose ?

Oui, écoutez-le, écoutez-le bien, là, quelque part calé tranquille sous un petit coin de flemme : c’est le point sur le «i» de « remettons à demain », écoutez-le donc, cet assourdissant silence de nos voix citoyennes. Nous laissons nos élus corrompre la France en aristocratie.

Mais nos élus, qui est-ce qui les élit ?

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C’est le silence qui nous plombe, c’est le silence qui nous pèse, ce silence terrible qui nous coupe des autres, ce silence terrible qui nous fait préférer de rester bien tranquille, casque sur les oreilles, dans nos appartements, devant nos ordis, plutôt que de descendre, dans la rue, défendre nos frères, nos banlieues et nos droits, plutôt que de descendre défendre le climat, la non-consommation, les boycott, les cris d’autres mondes, les concerts des possibles.

C’est dans le silence que, tout doucement, sans que l’on s’en rende compte, se dissout tranquillement notre démocratie.

Alors…Face à ce silence, il n’y a qu’une solution : Faire Du Bruit.

J’entends déjà les voix conservatrices réagir à mon discours en le traitant d’angélique, d’angéliste ou tout autre qualificatif venu du Paradis. Utopiste serais-je.

Mais les plumes des anges sont des ailes de faucons : il faut être borné pour croire que des bombes vont régler le problème des civils qui soutiennent Daesh. Que quelques bombardements, trois ou quatre abandons de libertés et des immigrés rejetés à la flotte vont nous permettre de rendre le monde plus sûr. Ils faut être d’un optimisme béat pour penser que c’est le courage suprême que de continuer à vivre comme avant, en rajoutant simplement des poignées de soldats aux coins de nos rues et des avions en sus dans le ciel de Syrie.

Le vrai courage, c’est autre chose :

Faire

Du

Bruit.

Appeler nos députés.

Manifester dans la rue.

Ne pas voter UFNMPS.

Se présenter aux élections, aller dans les quartiers et puis fraterniser accueillir des réfugiés écrire à nos mairies.

Laisser notre voiture.

Boycotter le plastique.

Composer des chansons. Militer en assos. Aider dans les écoles, réformer les prisons

Aller planter des cèdres pleurer pour les Syriens et chanter pour l’Irak.

Fleurir les tombes de Paris et faire de la bio.

Arracher des cravates distribuer des richesses.

Cracher sur Balkany, conspuer Sarkozy, et faire tomber les ripoux de tous les partis, et les patrons-criminels demeurés impunis,

Proposer écrire conter de nouvelles pacifiques épopées ;

Ne pas cautionner les flashballs ni les Travaux Inutiles ;

Protester quand un gros con harcèle une femme ; s’allier au salarié qu’un patron veut virer ;

Le vrai courage, c’est de ne pas laisser faire des politiques contre les libertés, contre l’égalité, contre la fraternité.

C’est de crier.

Le vrai courage, c’est de chercher à voir plus loin plus longtemps pour qu’il n’y ait plus de silences cachant des vacarmes horribles, mais une seule musique : celle d’un monde vivable.

Soyons concrets.Dissipons ce silence qui depuis trop longtemps nous accable.

Faisons du bruit.

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(La deuxième photo de cet article est de Juliette Oger-Lyon)

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Les vieux, ces cons.

On accueille un nouvel auteur sur Piment du chaos : Sybil. Son premier article, que voici, est d’une qualité hors du commun. Je vous laisse l’apprécier.

1850 mots
Temps de lecture : 10 min

1968, les CSP++ du pré-web se révoltent. A l’époque dévoreurs de vinyles, démembreurs de pavés, enrobés d’écharpes, les voilà qui apparaissent aujourd’hui sur les photos délavées comme les bourreaux de notre futur.

Oui, je leur en veux. Leur héritage empoisonné aurait pu être évité. Chaque jour qui passe nous révèle le prix à payer pour leur aveuglement borné.

Sans arrêt, les représentants de cette génération (parents, politiques, patrons, syndicalistes …) nous abreuvent de lieux communs sur les jeunes et sur eux-mêmes. Brisons leurs mythes à coups de barre à haine. Pour les faits, les preuves, la réflexion et la mesure, rabattez vous sur les sources.

Mettons nous d’accord. Lorsque j’écris vieux, j’entends “baby boomer”[1], au pouvoir aujourd’hui. Les jeunes seront la fameuse “génération Y”[2]  qui “s’intègre” dans le monde du travail.

Old-economy Steve sera votre guide. Bonjour Steve… Et va te faire voir Steve.

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Devient propriétaire à 22 ans – dit à la génération de ses enfants qu’elle est chanceuse parce qu’elle peut acheter des smartphones à 200$

Commençons par le poncif classique …

 

“On ne savait pas”

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Pourquoi la feignantise n’existe pas.

Trigger Warning : Dépression

Nombre de mots : 1850
Temps de lecture : 8 minutes

Je me suis toujours considéré quelqu’un de feignant.

Ma chambre a toujours été plus ou moins en bordel. Ma conception du ménage se situe quelque part entre « Mwarf » et « Scrogneugneu ». J’ai toujours considéré que 12/20 à un examen c’était deux points en trop. J’adore les chats mais je n’adopte pas : je devrais changer une litière, remplir une gamelle, m’en occuper. Avoir des enfants un jour me parait à la fois indésirable et impossible. Mon but à long terme est de pouvoir bosser à mes horaires et sans sortir de ma chambre. Bon dieu, j’ai même une poche d’eau spéciale avec un tuyau pour boire, stratégiquement placée pour pouvoir m’hydrater sur mon PC ou dans mon lit sans bouger.

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Trois litres de flottes disponibles pour réduire les allers et retours dans la cuisine. Je suis un génie.

Ma vision sur la « feignantise », la « flemme » et ses dérivés, a changé grâce à trois expériences vécues.

La première expérience se situe un jour où je me plaignais à une amie du fait que j’avais beaucoup de travail en retard, mais que j’étais trop « feignant » pour le faire à temps. Elle m’a demandé s’il y avait des choses que je pouvais faire longtemps. « Bien évidemment« , lui ais-je répondu. « Certains jours, je peux passer plus de six heures d’affilée à jouer sur ma basse. Elle conclut : « Alors, c’est que tu n’es pas feignant ».

La deuxième expérience aide également à prendre de la perspective sur le sujet : j’ai en effet découvert il y a quelques années que j’étais dépressif. Plus précisément, que j’avais toujours été dépressif. Soudainement, des années de ma vie prenaient sens… Telle réaction étrange que j’ai eu à tel ou tel moment, que je ne comprenais pas vraiment et mes amis encore moins, trouvait soudain une explication. Depuis des années que je manquais de motivation pour effectuer les tâches les plus simples (prendre une douche, cuisiner, sortir dehors…), j’avais toujours reçu l’étiquette « Feignant ». Mais était-ce de la feignantise, ou de la dépression ?

La troisième expérience concerne la drogue. Notamment l’expérience de mon chat avec les amphétamines (qui s’est d’ailleurs globalement mal passée). Mon chat, l’éternel « feignant » démotivé, ne pouvait rien faire avancer de sa vie ni de ses projets… Il suffisait soudain qu’il prenne un rail de poudre dans le museau pour que soudainement et comme par magie tout devienne non seulement faisable, mais en plus facile. Je parle davantage de ces expériences et de ses conclusions dans cet article.

Ainsi, ce qu’on m’avait reproché des années durant, ce que je m’étais moi-même reproché tout ce temps, c’est à dire ma flemme légendaire, n’était pas un défaut, une faute dans mon caractère. C’était une mauvaise balance de produits chimiques dans mon cerveau, qui limitait énormément mon énergie.

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Feignantise et dépression

Il faut bien comprendre ce qu’est la dépression : la plupart des gens, s’ils devaient résumer la dépression en un mot, utiliseraient le mot « Tristesse ». C’est une erreur : la tristesse (même si elle est régulière voir parfois omniprésente) ne représente pas bien ce qu’est la dépression. Pour la résumer au maximum, il faut ces trois mots : « Manque d’énergie ». La dépression, c’est se lever le matin avec une quantité d’énergie très limitée à dépenser dans la journée, ni plus ni moins : quand c’est finit, y’a plus rien, et il est impossible même avec la meilleure « volonté » du monde d’en trouver davantage. En fait, cela se rapproche assez de la théorie des cuillères, qui a été inventée pour expliquer aux personnes valides ce qu’est la vie avec le lupus, mais qui fonctionne très bien avec d’autres handicaps (puisque la dépression en est un, toute personne prétendant le contraire ne sait pas de quoi elle parle.)

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Non, je n’accroche pas un sac d’eau à coté de mon PC juste pour le plaisir de l’optimisation du temps, ni par « flemme ». Je le fais parce que me lever six fois dans la journée pour m’hydrater me prend une énergie non négligeable. Non, je ne range pas ma chambre par « flemme », je ne le fais pas car c’est ça ou réussir à avancer mon boulot. J’optimise mes cuillères au maximum.

J’ai eu une phase maniaque d’environ 10 jours le mois précédent (cela peut arriver, en dépression) : ma chambre n’a jamais été aussi propre, ni si bien rangée. J’ai rattrapé 6 mois de paperasse en retard. Est-ce à dire que j’ai pendant 10 jours « arrêté d’être flemmard » ? Bien sûr que non. La feignantise n’existe pas.

Une journée dans la vie d’un faux feignant : apprendre à gérer.

Ma phase dépressive actuelle dure depuis plusieurs mois. Tous les matins, je me lève en évaluant mon énergie, et en m’attribuant des objectifs pour la journée, dans la mesure de mes moyens quotidiens.

 Je fais du sport autant que possible. En partie pour ma santé physique, mais avant tout pour ma santé mentale. Tout a l’heure s’est passé quelque chose d’inhabituel : je n’avais aucune envie d’aller à la salle de sport a coté de chez moi, mais je l’ai quand même fait. C’était important que je le fasse, puisqu’un absentéisme plus long aurait sans doute diminué mes performances chèrement gagnées. Alors que je courais sur le tapis de course comme un hamster dans sa roue, je m’interrogeais sur cet acte : faire quelque chose qu’on a pas envie de faire, mais qu’on doit faire, et réussir à le faire. C’est basiquement ce que font les braves travailleurs qui se lèvent tôt le matin mais qui voudraient rester au lit. Et c’est la source des pires mécompréhensions sur ce qu’est réellement la dépression.

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Si un dépressif appelle le travail pour expliquer qu’il ne peux pas venir ce matin à cause d’une dépression, ses collègues neurotypiques penseront qu’il est feignant. Parce qu’eux aussi auraient préférés rester au lit, mais ils se sont fait chier à venir quand même. Mais vous ne comprenez pas : vous n’aviez pas envie de venir mais vous POUVIEZ venir. Lui avait peut-être envie de venir, peut-être pas, mais il ne POUVAIT pas venir. C’était une impossibilité physique : la dopamine nécessaire aux connections nerveuses controlant l’acte de venir au boulot était absente. Vous ne traiteriez pas une voiture de feignante si elle n’avançait plus pour cause de manque de fuel : la dépression est une maladie tout aussi tangible.

Dans le paradigme de notre société violente, la feignantise existe, et la dépression est l’excuse des feignants. Dans ma realité, il n’y a pas de feignants : juste des gens qui ont besoin de sauvegarder leur énergie.

Y a-t-il des solutions ?

J’ai l’espoir de guérir de cette éternelle dépression un jour. Et en même temps je n’y crois que moyennement. Mais quelque chose me donne de l’espoir : on apprend à gérer. On apprend à se connaitre, à doser notre énergie. On apprend à optimiser notre vie pour aller mieux. Je sais par exemple qu’un entrainement sportif régulier est d’une grande aide pour ma santé mentale. De même, je sais que compter les calories c’est ultra-chiant, mais si je ne le fais pas les TCAs reviennent.

C’est le seul moyen d’être « moins feignant », c’est à dire de réussir à en faire le maximum avec les moyens dont l’on dispose : trouver les mécanismes qui nous conviennent pour nous gérer, avec l’énergie disponible. A condition, bien évidemment, que ces mécanismes ne demandent pas trop d’efforts pour êtres tenus, sinon ils ne le seront pas. D’où l’éternelle inutilité des « bonnes résolutions de la nouvelle année » : il ne suffit pas d’avoir un objectif, il faut surtout réussir à trouver les moyens d’y parvenir avec le moins d’efforts possibles. Et, selon notre quantité d’énergie disponible, certains objectifs restent hélas, totalement hors de notre portée.

En effet, même avec les meilleurs mécanismes du monde, on reste les esclaves de nos cerveaux. Dans mes pires phases dépressives, je ne peux plus assurer mon fonctionnement de base, et je verrais d’un très mauvais oeil qu’on me dise de faire du sport pour aller mieux (je suis au courant, merci, j’en suis juste incapable).

Je hais profondément les citations de ce genre :

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« Si tu peux le réver, tu peux le faire »

Non, il ne suffit pas d’avoir un objectif pour pouvoir le réaliser. C’est de la pensée validiste à outrance. Si on a ni jambes ni prothèses, on ne pourra jamais courir un marathon, même avec la meilleure « volonté » du monde. La volonté, l’inverse de la feignantise, n’existe pas plus : c’est toujours l’équilibre chimique du cerveau qui décide, au final.

J’ai tout de même de la chance de n’être pas trop mal en point mentalement : en ce moment, je m’auto-forme pour une reconversion professionnelle. Je passe toute mon énergie à bouffer des cours d’informatique sur l’ordinateur. Je me lave peu, je n’ai plus aucune vie sociale depuis un mois et demi. Je sais que sortir de chez moi, même un peu, me prendrait trop d’énergie. J’évalue le coût d’une après midi dehors à deux jours de travail de perdu. Je suis également très peu présent sur les réseaux sociaux. J’ai fait le choix d’avancer mon apprentissage coûte que coûte, et pour le moment l’équilibre arrive à fonctionner, alors j’en profite pour avancer.

De même, je n’ai rien publié depuis deux mois. Et pourtant j’adore ce blog. Si je devais choisir une seule chose dans ma vie que j’estime valable, ça serait les lignes que j’écrit ici. Ces quelques articles sont probablement le travail le plus utile et motivant que je n’ai jamais effectué. Mais je n’ai pas eu assez d’énergie pour ça.

Peux-t-on en vouloir à quelqu’un qui ne fait pas son travail ?

Au final, peut-on en vouloir à quelqu’un qui ne tient pas ses engagements, par exemple (pour prendre l’exemple le plus répandu) l’engagement de travailler contre un salaire mensuel ?

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La réponse est simple : dans 99,99% des cas, non. L’écrasante majorité des gens incapables de faire leur travail en sont, justement, incapables. On ne peut pas davantage leur en vouloir qu’on en voudrait à un aveugle de ne pas être capable de voir.

Si quelqu’un ne se pointe pas au travail, c’est qu’il a une bonne raison. Au diable les certificats médicaux : il y a TOUJOURS une bonne raison. Même si c’est parce qu’il s’est bourré la gueule la veille et qu’il a une énorme gueule de bois : peut-être qu’il s’est bourré la gueule pour une bonne raison. Peut-être qu’il souffre, qu’il est alcoolique, ou peut-être qu’il a besoin d’une vie sociale importante pour son équilibre mental.

Il existe éventuellement une exception : quand des personnes en bonne santé mentale et physique n’en ont absolument rien à foutre de leur travail. Toute personne ayant une vraie expérience de l’humain, avec de bonnes capacités d’écoute et sachant mettre de coté ses préjugés, sait que cette exception est rarissime. La plupart des gens ont une forte conscience professionnelle. Et pourtant, quand nous sommes confronté à quelqu’un qui manque le travail, nous pensons immédiatement qu’elle est « feignante ». C’est la même logique sociale violente qui entraine les politiques à réduire les aides sociales et à éviter l’attribution d’un salaire à vie soi-disant « pour éviter les abus ». Alors que les abus liés aux aides sociales sont rarissimes (Cet article estime que la fraude volontaire représente 0.13% des cas totaux, et ça comprend la fraude des entreprises.) Le manque de scrupules est l’exception, pas la règle ! 

Quand à ces personnes à faible conscience professionnelle, ne les blamez pas non plus. Blamez notre système qui les place dans cette situation pas forcément confortable.

Les humains fonctionnent en cycle de récompense permanent : nous avons été façonnés par l’évolution pour rester en mouvement constant. Si quelqu’un est immobile, rapellez vous toujours :

Elle a besoin d’aide, pas de reproches.

Pour aller plus loin :

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Publié dans Dépression, Société, Spiritualité, Témoignage | Mots-clefs : , , , , , , , , | 40 réponses

Les Troubles du Comportement Alimentaire : Plongée dans un enfer quotidien

[Trigger Warning : Grossophobie intégrée extrême]

2750 Mots
Temps de lecture : 20 minutes

Ce texte est un témoignage, un ressenti et une analyse personnelle par rapport au Troubles du Comportement Alimentaire (TCA). Il s’adresse en partie aux personnes pouvant s’identifier avec ces problèmes, mais surtout à ceux qui n’y ont jamais été confrontés. Je voudrais par ce témoignage aider à mieux comprendre ce que sont les TCA et comment les vivent les concernés.

Préambule

J’écris ces lignes sur un petit carnet au milieu des Rocheuses canadiennes. On a beau être en août, nous sommes également à 2 km d’altitude, et cela se sent, et se confirme au besoin par la vue des glaciers alentours. Mon matériel est peu adapté aux froids négatifs. Mon corps est en lutte constante pour réchauffer les couches de vêtement qui m’entourent. En particulier la nuit, mon pauvre sac de couchage insuffisant force mon métabolisme à accélérer drastiquement pour entretenir une thermogénèse suffisante.
Je me sens fondre. Je pose la main sur le ventre et je me dis qu’il manque quelque chose. J’ai du sortir plusieurs fois cette nuit pour aller pisser : un afflux d’urine est parfois un symptôme caractéristique d’une perte de poids.

Ça fait 32 jours que je suis parti. J’ai eu l’occasion de me peser deux fois en moins d’un mois : le compteur affiche 7 kilos de moins.

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Un humain brûle entre 2000 et 2500 kilocalories (kcal) par jour sous nos latitudes tempérées. Le même humain en conditions de froid extrême brûle entre 8000 et 9000 kcal/jour. 7500 kcal brulées sont égales à un kilo de graisse corporelle. Entre ces nuits glaciales et quelques randonnées de haute montagne, il est facile de comprendre comment j’ai perdu autant et si vite.

Seulement, voilà : là où je devrais m’inquiéter d’une perte de poids si rapide, je me sens serein et accompli. Je me vide à toute vitesse de ma substance, et le contentement parvient tout de même à prendre le pas sur l’inquiétude.

J’ai 28 ans, ça fait plus de 20 ans maintenant que je me trouve trop gros.

Comment ça a commencé

Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais il y a un très large historique de troubles du comportement alimentaire (TCA) dans ma famille. Nous en avons quasiment tous été atteinds à un moment ou à un autre. Pour beaucoup, ces saloperies, ça reste. J’ai commencé les miennes d’une manière classique : avec de la boulimie.

La Boulimie

La boulimie se définit très simplement par « un rapport pathologique à la nourriture » et « des ingestions excessives d’aliments, de façon répétitive et durable » (Page wikipedia).
La boulimie, c’est aller dans son frigo, et bouffer tout et n’importe quoi jusqu’à ce que faire rentrer davantage devienne physiquement impossible.

Les psychanalystes utilisent l’image ridiculement romancée du « vide à combler par la nourriture ». C’est une façon mystique de décrire le fonctionnement d’une crise : le sujet est en situation de détresse, ceci étant dû à une anxiété trop importante et/ou à un épisode dépressif. Le sujet recherche du plaisir pour contrer cela (il a besoin d’un apport de dopamine/sérotonine/GABA). La consommation de nourriture, en particulier celles grasses et sucrées, entrainent cet apport de neurotransmetteurs du bonheur. Le sujet va donc en consommer une quantité importante en peu de temps, et ce contre sa volonté. La culpabilité sera tellement forte que le sujet va souvent tenter de compenser immédiatement par divers moyen. Le plus « classique » est de se faire vomir, mais cela peut prendre d’autres formes.

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Pour avoir vécu les deux, mon chat Souïme pense pouvoir l’affirmer : le « binge-eating » (crise de boulimie) et le « binge-consommation de drogue » c’est exactement le même mécanisme. La nourriture apporte du plaisir, et tout ce qui apporte du plaisir peut être qualifié de drogue. Autres exemples possibles : binge-jeux vidéos, binge-masturbation. Il y a un coté masochiste à ces consommations à outrance. On oublie qui on est, on est en transe, on se détruit pour ne plus ressentir la douleur d’exister.

En écrivant ces lignes, j’ai un mépris profond pour le concept grossophobe qui dit qu’il « suffit de volonté » pour mincir. C’est tout aussi valable que de dire que la volonté suffit à arrêter la seringue d’héroïne. Les réalités sont plus complexes. L’addiction à la nourriture a également cet avantage pervers qu’il est nécessaire de manger pour vivre. Le produit maudit doit être ingéré 3 à 4 fois par jour, mais attention : de l’exacte bonne façon. Le moindre déséquilibre, et on peut repartir pour des années d’addiction et de souffrance.
Mon chat a complètement laissé tomber la consommation de drogues dopaminergiques, il sait que les risques de rechute sont trop grosses et les éventuelles conséquences trop graves par rapport au plaisir procuré. De même, s’il avait le choix, il abandonnerait sans hésiter le concept de manger. Par pitié ne lui répondez pas d’un air choqué que, personnellement, vous ne pourriez jamais arrêter la nourriture parce que vous aimez trop manger. C’est exactement pour cette même raison que lui souhaite arrêter.

L’arrivée de l’anorexie

Ne comprend pas la grossophobie qui ne l’a pas vécu.
Toute mon enfance et le début de mon adolescence, j’ai eu la sensation d’avoir les jambes coupées [cette comparaison peut être validiste et je m’en excuse, il s’agit d’un ressenti d’enfant]. J’aimais lire. j’aimais les histoires d’aventures. Mais chaque fois que je désirais m’identifier aux jeunes héros qui sauvent le monde, impossible : comment pourrais-je jamais partir à l’aventure dans ma pauvre condition physique ? Comment pourrais-je jamais être beau et classe et rayonnant comme mon héro favori, alors que je suis une honte ambulante ?

soa-illust02Les trois héros de ma jeunesse : remarquez l’absence de gras.

Mes yeux se mouillent en écrivant ces très intimes lignes. Peu de choses au monde sont aussi horribles que d’empêcher un gamin de rêver. Mon seul espoir, c’était de perdre du poids… Mais je n’en perdais pas, et c’était ma honte. Jusqu’à ce que j’accumule suffisamment de honte pour tomber dans l’anorexie.

On a tendance à penser que tous nos problèmes partiront quand on sera minces (et donc, automatiquement, beaux). On pardonne tout aux gens beaux, tout est recontextualisé. La société est profondément aphrodiste. Imaginez un petit gros se ridiculiser en public (par exemple imaginez le en train d’essayer de jongler sans y arriver) : c’est comique et pathétique, on ressent un vague mépris pour cette personne. Maintenant imaginez la même scène avec un homme beau, grand, mince et sec, aux yeux clairs. Est-ce que la scène ne change pas complètement de sens ? Est-ce que ça ne devient pas, dans un sens, mignon et adorable ?
On pardonne beaucoup plus facilement les failles d’une belle personne, pas celles d’une laide. Les gens beaux se font moins condamner que les gens laids, et dans le cas d’une condamnation, celle-ci sont plus légères. On leur parle plus gentiment. Elles sont promues plus souvent et leurs salaires sont plus élevés [Source]. Et dans notre société, beauté rime systématiquement avec minceur.

Je ne peux m’empêcher ici de penser à l’influence profondément positive d’un dessin animé comme Steven’s Universe, qui donne des exemples de héros différents de la culture mainstream, qui montre que la beauté ce n’est pas toujours la même chose. Que la graisse est un élément neutre du corps, parmi d’autres. J’aurais tellement aimé que cette série existe au moment où j’en aurais eu besoin…

IMG-0001Merci Steven’s Universe

Bref, on comprend que pour mincir, on peut en arriver à des extrémités telles que l’anorexie.

L’anorexie

J’ai eu plusieurs phases d’anorexie dans ma vie. La plus longue était sans doute au collège, où je ne mangeait quasiment rien. Je faisais un seul vrai repas par semaine (par obligation : c’était le repas de famille, ça se serait vu). J’allais aux toilettes moins d’une fois par semaine tellement je consommais peu. Mais je fondais:  on me félicitait chaque semaine pour le poids impressionnant que j’avais perdu.

S’il vous plait, ne félicitez jamais quelqu’un pour avoir perdu du poids. À différents stades de ma vie, j’aurais pu répondre les phrases suivantes :

  • Merci ! J’ai pas encore 14 ans et je suis anorexique 😀
  • Merci ! J’imagine que l’addictions aux amphétamines a aussi de bons cotés 😀 😀 😀 miaou
  • Merci ! Je suis en dépression sévère. Je me sens mort à l’intérieur 😀 hihi
  • Merci ! Un de mes meilleurs amis s’est suicidé récemment. Ça aide 😀 lol
  • Merci ! Les antidépresseurs me coupent toute faim 😀 😀 et toute libido

La meilleure réponse possible serait « Merci, je me suis gelé les gonades dans les glaciers canadiens » mais vous n’avez pas envie d’entendre ça, ni de risquer d’obtenir une réponse du type « Merci, j’ai eu une diarrhée tellement explosive que j’ai failli mourir, trololol ».

Bref, à force de passer des journées horribles, d’être fatigué en permanence, et de tenter de me faire vomir (ce que je n’ai jamais réussi à faire sur une base régulière, dieu merci) j’avais perdu du poids. J’étais maintenant officiellement maigre. Victoire !

Ou pas, en fait, parce que je me trouvais toujours trop gros.
Heureusement, l’étape suivante fut moins malsaine.

Du privilège masculin au sein des TCAs

Comme toute personne un peu renseignée et un minimum honnête le sait, les hommes sont des privilégiés. C’est vrai également pour les TCA : seulement 10 à 15% des victimes de boulimie et/ou anorexie sont des hommes [Source]. L’anorexie concerne en moyenne 8 femmes pour 1 homme [Source]. La prévalence de la maigreur concerne 11% des femmes contre seulement 1% des hommes (11 fois moins !) [Source] .

J’en profite au passage pour apporter une précision importante : NON, se moquer des hommes complexés et/ou anorexiques, ce n’est PAS correct.
Il m’est arrivé de voir certains Militants Féministes™ se moquer d’hommes complexés par leur physique. Ce n’est pas parce qu’on se moque des hommes qu’on fait automatiquement de l’humour anti dominants, capisce ?
Ceci étant dit. Même au fond de l’anorexie, j’ai été avantagé par un privilège masculin. En effet, on répète aux femmes d’être minces pour être belles, tandis qu’on répète aux hommes d’être secs et musclés. Là où on demande de la fragilité aux femmes, on demande de la « force » aux hommes, et ce dernier point a été un avantage pour moi.

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Comparaison : Recherche google pour « Beautiful woman » Vs. « Beautiful man »

En effet, j’ai été entrainé par là à commencer la musculation, ce qui a eu une influence globalement positive sur ma santé, plutôt que juste m’affamer jusqu’à des niveaux potentiellement dangereux voir létaux. J’ai fait beaucoup, beaucoup de sport. Rien qu’à y penser, mon mental de dépressif fatigué a le vertige. Faire du sport après 17 ans d’une éducation ultra-casanière et un mental dépressif, c’est difficile. Cela m’a cependant beaucoup aidé, de me concentrer un peu sur autre chose que sur absolument devoir manger moins.
Avec les années j’ai appris à gérer, et je me suis graduellement débarassé de mes crises boulimiques et anorexiques (elles reviennent quelques fois, mais repartent assez vite).

Je ne suis pas tiré d’affaire pour autant : il me reste l’hyperphagie.

L’hyperphagie

L’hyperphagie tient une place particulière dans le monde des TCA. Elle ne se déclenche pas forcément en crises violentes comme la boulimie. C’est un trouble extrêmement vicieux, qui s’installe (du moins chez moi) petit à petit. Elle se définit simplement par « consommer trop de nourriture ».
On peut vivre longtemps en début d’hyperphagie sans le remarquer. Certaines personnes ont des sensations de faim ou de satiété bien régulées, d’autres (et c’est mon cas) peuvent avoir une faim quasi omniprésente. Si l’on décide de manger pour combler ces « petites » faims, elles peuvent commencer à se creuser et à prendre de l’importance, comme un drogué qui serait obligé d’augmenter les doses pour avoir son fix.

Food Supplements vs Healthy DietLa nourriture en tant que drogue

La faim finit par nous obliger à manger des quantités absurdes d’aliments, ce qui entraine sur le court terme : inconfort digestif permanent, nausées, culpabilité, et peut très vite engranger boulimie et/ou anorexie. Sur le long terme, il y a souvent une importante prise de poids, car l’hyperphagie est un trouble quasi-constant. Elle peut durer des jours, mais en général plutôt des mois ou des années. Si je reste trop longtemps chez moi (ce qu’un dépressif introverti aura tendance à faire), je suis quasi certain qu’elle va revenir.

En plus des problèmes psychologiques et physiques associés avec le fait de beaucoup trop manger implique, on n’oublie pas non plus que toute cette bouffe perce dans notre budget mensuel.

On apprend à gérer

Vingt ans avec des TCA. 20 ans que la simple vue de nourriture, quelque chose de supposément plaisant et sain, est source d’anxiétés, de complexes, de culpabilités, et j’en passe.
On apprend à gérer, cependant. Certains développent des techniques. J’ai en permanence des nourritures à basse calorie chez moi, pour au cas où une crise de boulimie se déclenche, m’empiffrer sans trop de remords. L’achat de nourritures à haute densité calorique (Pâte à tartiner type Nutella, beurre de cacahuète, pâte de spéculoos…) m’est rigoureusement interdit. La dernière fois qu’on m’a offert un pot de Nutella végane, je n’ai littéralement mangé que ça pendant trois jours.
Contre l’hyperphagie, la seule solution qui ais jamais marché pour moi est de compter les calories d’absolument tout ce que j’ingurgite, mais cela a parfois tendance à dériver en anorexie. Il m’est impossible de faire confiance à ma faim pour savoir quand m’arrêter de manger, alors même si c’est extrêmement chiant de devoir calculer en permanence, je le fait.

29calories_500Ce à quoi ressemble ma tête en fin de journée

De plus, mon énergie quotidienne très limitée par la dépression m’empêche de cuisiner des repas élaborés. Je me nourris principalement de riz. Quand j’ai eu l’énergie d’aller en acheter, j’ai parfois quelques fruits et légumes, ceux qui peuvent être consommés sans trop de préparation. Pour limiter les dégâts, je prends des protéines en poudre et des compléments alimentaires.

Si je mange trop, ne serait-ce qu’une ou deux fois, cela déclenche des émotions négatives qui peuvent me faire rebasculer en boulimie/anorexie/hyperphagie. Comme la dépression qui est une lutte permanente pour vivre, ces TCA entrainent la nécessité de se battre à chaque instant pour ne pas retomber dans une spirale infernale. On y retombe immanquablement, tôt ou tard, plus ou moins profondément, plus ou moins longtemps,. Et alors il faut remonter, réescalader vers la surface, longtemps et douloureusement, à la force de nos deux bras, en tirant ce corps qu’on déteste au moins en partie.
Je ne parlerais pas ici des dommages causés par nos proches, notre entourage, notre environnement social, dans cette lutte déjà ardue : grossophobie, body-shaming, jugements permanents sur notre corps, sur ce qu’on bouffe, ce qu’on fait ou ne faisons pas. Cela mériterait un autre article, et celui-là est déjà trop long.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, comme depuis 20 ans, il m’est impossible de profiter d’un aliment quel qu’il soit, sans avoir une petite voix qui ne me mette les warnings. Il m’est impossible de dissocier la satiété et la culpabilité : si je n’ai plus faim, je suis coupable d’avoir trop mangé. Il m’est impossible de me regarder devant un miroir sans me trouver trop gros. Même pendant une période sévère d’anorexie ou j’avais pourtant un corps musclé et des « tablettes de chocolat » (quel mot ironique) apparentes, je me trouvais toujours trop gros.

On me dit de m’en foutre, de ne plus m’en soucier. Si je le pouvais, je le ferais. J’essaie tous les jours. Je me regarde des dizaines de fois par jour dans le miroir : c’est plus fort que moi. Mes complexes se transforment en une sorte de narcissisme amour/haine. La « selfie » me parle, c’est un moyen pour moi comme pour d’autres de se rassurer, de se réapproprier son image.

Ce qui est ironique, c’est qu’à force d’heures passées en salle de gym, de privations et d’optimisation de mon physique, je correspond dans une certaine mesure assez bien aux normes de beauté. Les gens s’étonnent (ou pire : refusent de me croire) quand ils apprennent que je complexe énormément. Tout comme j’ai longtemps été étonné d’apprendre que mes amies mannequins complexaient elles aussi très fort. Et pourtant c’est là la raison secrète : c’est souvent parce que nous essayons autant que faire se peut de correspondre aux normes de beauté.

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Avertissement : ce que vous voyez dans ce miroir peut être corrompu
par des idées socialement construites sur ce qu’est la beauté.

Je conclurais sur un simple conseil : quand vous faites face à une personne qui souffre de TCA, abstenez-vous de commentaires sur tout sujet en lien. Vous ne savez pas les conséquences désastreuses que cela peut avoir. J’ai redéclenché 1 mois d’anorexie chez une amie en lui disant qu’elle était « mince, pas maigre » – je m’en suis mordu les doigts longtemps.
Ne commentez pas, et surtout, surtout ne jugez pas : beaucoup vivent une bataille permanente que vous ignorez.

J’espère que la lecture de cet article vous aura aidé à mieux comprendre comment fonctionne le vécu d’une personne avec TCAs. En attendant, rappelez-vous toujours cette évidence :

La beauté n’est pas un chiffre.

Pour aller plus loin :

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Ad Vitam Nauseam

Romancisation.


Je me lève.

Exceptionnellement, mon premier geste n’est pas d’appuyer sur l’interrupteur de l’écran. En effet, j’ai sauté le diner hier, et une fois n’est pas coutume, la faim est déjà là.
Je me rend deux mètres plus loin, près de l’évier. Une rizeuse, c’est tout ce qu’il y a de plus pratique : un verre de riz, deux verres d’eau, appuyer sur le bouton rouge. Je reviens m’installer de l’autre coté. Au centre de mon studio trône un épais et confortable fauteuil. Le bureau qui l’accompagne, de même, ne laisse pas indifférent : ses proportions sont impressionnantes, surtout compte tenu de l’étroitesse des lieux. Quelques bols de riz sales dans un coin, diverses factures et autres paperasses traînent. Mais c’est au centre du meuble (où l’attention se porte aussitôt) que se trouve le point névralgique de la pièce.

Un ordinateur massif y est ouvert. Deux écrans supplémentaires sont disposés de chaque cotés : des motifs étoilés s’étendent sur tout un panorama. Le clavier est au milieu, la souris bien disposée à droite. De trois bords de la machine, des câbles jaillissent, qui s’enfuient dans tous les coins de la pièce. Dans ces veines coule l’électricité qui va alimenter la vie alentour : ici, la chaîne hifi  va chanter, là la manette s’illumine, casques micros et autres instruments parsèment le décor.
Je m’assois sur l’imposant fauteuil (qui a retenu la forme de mon corps), pose la main droite sur la souris, la gauche sur le clavier, et la connexion se fait. La Machine est maintenant une extension de moi-même (ou bien est-ce le contraire ?)
Peu de gens savent utiliser ce genre d’engins avec une rapidité et une dextérité comparable. Et cette bécane en particulier, c’est la mienne. Nous sommes liés par le bout des doigts, par les yeux et les oreilles. Elle est accordée à ma personne, et ma personne lui est accordée.

Je me sens productif, et commence par du travail : il s’agit de continuer le code du programme commandé. Je m’y met donc, en faisant régulièrement des micropauses pour discuter avec mes amis. A midi, je me lève, verse du riz dans un bol et reviens. Je m’alimente devant une vidéo d’actualité. Je me rappelle qu’il faut des piles pour l’un de mes casques : en trois clics elles sont commandées.
Le travail continue toujours. J’aurais bientôt fini ce programme. J’ai bien avancé. Sans me lever, je commande des sushis comme récompense. Quarante minutes plus tard, ils sont livrés. Je les mange devant un show animé.
En un glissement je vais me coucher, mon lit est juste à coté. Comme d’habitude, je dort sans jamais me souvenir de mes rêves.

Je me lève.
Entre le coin cuisine et le bureau, il y a un tapis de course collé contre le mur. Je l’utilise quarante-cinq minutes, car il est important de garder la forme. Je me connecte.
J’envoie le fruit de mon travail au client. L’argent sera versé sur mon compte cet après-midi. J’ai du temps libre, je me détend sur un jeu vidéo.
Brièvement, je me loggue sur un site de rencontre. Trois heures plus tard, quelqu’un rentre dans mon studio. Nous discutons brièvement, puis nous baisons. Je me reconnecte après son départ, mais très vite il est l’heure de se coucher.

Je me lève, me connecte, vérifie mes comptes : le paiement a bien eu lieu. Je répond aux mails de clients. Le nouveau projet commence. Je l’avance quelques heures, m’interrompt pour manger, puis vais me coucher.

Je me lève, je me connecte. Aujourd’hui : repos. Journée jeux vidéos. Je me recouche.

Je me lève, me connecte. On sonne : le livreur m’apporte mes piles. Je travaille, je me distrait, je me rendort.

Je me lève, me connecte, me rendort.

Je me lève, me connecte, me rendort.

Et je rêve. Je rêve du soleil sur ma peau, et de l’herbe dans mon dos. Je me rêve au sommet d’une montagne, dans l’eau chaude d’une source. Je me rêve voler, et puis tomber, et je me réveille.

Comme d’habitude, je ne me souviens jamais de mes rêves.

Je me connecte.

D’autres textes :

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Pourquoi je quitte les milieux militants sur internet

Trigger warning : Violences psychologiques, suicide.

2700 Mots
Temps de lecture : 20 minutes

Je suis doucement rentré dans le milieu militant au fur et à mesure des deux dernières années. Cela s’est fait par deux mediums principaux : 1/ La création d’un compte twitter et 2/ La fréquentation de groupes militants sur Facebook.

J’avais commencé un article humoristique pour dire à quel point j’en avais ma claque, de ce milieu. Je m’intéresse aux subcultures depuis toujours. Une subculture (« sous-culture ») est « une culture partagée par un groupe d’individus, se différenciant ainsi des cultures plus larges auxquelles ils appartiennent. » Elle peut être « alternative » à la culture dominante (mainstream), voir se déclarer « anti » mainstream (counterculture).

I – Des Subcultures et des milieux militants

J’ai été spectateur et/ou acteur dans les communautés juive, geek, *tousse* PUA *tousse*, végane, polyamoureuse, athée, childfree, féministe, antifa… J’ai même eu la chance d’observer la communauté furry (fort intéressante au demeurant). Vous me croirez, j’imagine, si je vous disais que ces subcultures fonctionnent plus ou moins toutes de la même façon.

crazy_straws

Ce qu’il faut comprendre à propos du monde des pailles rigolotes en plastique, c’est qu’il y a deux camps : les professionnels et les amateurs. Le milieu des amateurs est bourré de disputes idiotes , avec des échauffements entre les membres principaux et un groupe séparatiste qui se concentre sur les boucles
Les subcultures humaines sont disposées en fractale : elles sont infinies

Une chose qu’ont en commun tous ces groupes, c’est la reproduction des structures hiérarchiques. Même dans les milieux politiques les plus anarchistes, on recommence, inlassablement, à recréer les schémas de la société de domination. On voudrait détruire ces structures oppressives, et c’est ce qu’on fait dans un premier temps… Avant d’immédiatement reconstruire une nouvelle hiérarchie sur les décombres encore fumants de l’ancienne. Bien sûr, ça ne sera pas la même chose. Les normes auront bougé. Mais elles seront toujours là : on aura juste remplacé un étron par un autre (celui-là recouvert de paillettes, pour faire plus joli).

Un exemple assez évident de normes subissant un léger décalage sans être réellement remises en questions : les normes de beauté.

À gauche : beauté de magasine. Femme blanche, mince, peau lisse, eyeliner, pas de tatouages ni de piercings, cheveux colorés (couleur naturelle), yeux clairs

À droite : beauté « alternative ». Femme blanche, mince, peau lisse, eyeliner, tatouages et piercings, cheveux colorés (couleur non naturelle), yeux clairs

Le déplacement des normes dépend de la sous-culture en question, bien que la plupart des normes sociales se retrouvent d’une sous-culture à une autre. Si vous êtes mince, par exemple, il faut chercher longtemps avant de trouver une subculture dans laquelle cela ne vous avantage pas, bien que cela finisse toujours par se trouver.

Le milieu des militants SJW (social justice warrior) est assez particulier. Là ou dans la société mainstream, on est avantagé si on est un homme blanc cis hétérosexuel riche (etc), dans le milieu militant on va privilégier les opprimés, c’est à dire ceux qui n’ont pas ces privilèges. Cette discrimination positive est globalement une excellente chose : il est souhaitable que les opprimé(e)s aient un endroit où ils/elles gagnent un peu de valeur, ne serait-ce que pour l’empowerment, sans lequel la lutte pour les avancées sociales reste perdue d’avance.

Cela amène cependant à des situations très étranges. Chose unique, dans ce milieu, on va chercher à revendiquer un maximum d’oppressions pour acquérir du statut. J’ai par exemple vu une personne soutenir qu’elle n’était pas blanche, plusieurs fois, et ce devant des racisées. Plus tard, il s’est avéré que cette personne se disait non-blanche parce que, tenez vous bien : « en été, je bronze ». Deux semaines plus tard, on avait l’affaire Rachel Dolezal qui éclatait aux États-Unis.

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Pourquoi reproduit-on perpétuellement des schémas hiérarchiques oppressifs ? Je ne suis pas sociologue, mais je pense que la réponse est assez évidente. Une sous-culture est par définition issue de la culture mainstream. On croise tous les jours un bienheureux qui s’imagine que la sociologie ne s’applique pas à lui, qu’il est le maître de son propre destin sans aucune influence extérieure. C’est évidemment un leurre : nier que nous sommes perméables à la pression sociale, c’est s’empêcher de déconstruire nos valeurs oppressives en profondeur. C’est une manière de se donner de l’importance, du pouvoir… ce qui permet de nous élever dans ces mêmes échelles sociales.

Un cas intéressant à commenter est celui de la position des trans NB amab (personnes transgenres s’identifiant comme non binaires, ayant été assignées mâles à la naissance) dans les milieux militants. Il faut savoir qu’un certain nombre de ces personnes (anciennement socialement identifiées comme masculines) conservent une bonne partie de leurs privilèges masculins. Il est donc possible, par exemple, que certain.es fassent du mansplaining, ou aient un passing tel qu’iels ne soient pas harcelé.es dans la rue.
L’opinion d’une personne trans NB amab sera parfois plus écoutée dans les groupes militants que celle d’un homme cis-hétéro. Je ne cherche pas à savoir ici si c’est une bonne chose ou pas. Par contre, en réaction à ça, on a vu des militants féministes (et pas des TERFs) déclarer que tel.le trans NB amab est en réalité un homme qui cherche à se donner de l’importance… Ce qui est extrêmement malsain. La dernière fois que j’ai checké, on ne se permettait pas de juger des identités et orientations sexuelles d’autrui.

Bref, même le militant le plus prudent n’échappe que difficilement aux batailles d’égos et à la reproduction des structures oppressives.

II – De la toxicité des milieux militants

Par où commencer pour parler de la toxicité en milieux militants ?

Pendant que je rédigeais cet article, l’Elfe sur Lesquestionscomposent a sorti un -exceptionnel- texte à ce sujet, je vous invite fortement à le lire. Il résume longuement tout ce que je voulais dire ici.

Je pourrais ensuite citer cet article, traduction française disponible ici. L’autrice a également écrit cette suite.

Comme l’expliquent ces textes, la moindre erreur ou le moindre aveux dans le milieu militant peuvent déclencher des tempêtes de merde. J’ai déjà parlé de la Police Végane qui m’a harcelé pendant un mois entier. C’est hélas seulement un exemple parmi d’autres. Le moindre propos problématique peut entrainer des conséquences graves. Or, il est extrêmement difficile de ne pas faire d’erreur : les notions militantes sont parfois assez avancées, et il y en a beaucoup à connaitre. Une erreur de « tokenism » par exemple (Un concept assez peu accessible, à ne pas confondre avec le « racial quota« ) est si vite arrivée (ce qui a par exemple entrainé un déferlement d’insultes envers une certaine militante féministe). Et il ne s’agit pas là d’une lutte Dominant Vs. Opprimé. Dans le milieu militant, nous souffrons quasiment tous d’une oppression ou d’une autre. L’autrice des questions composent a été harcelée pour propos neurophobes (critique des Hauts QI), étant elle-même à haut QI.

5245465+_1c5a23bc87c886867a1bc745cb9abc5fThe Iron E

Bien sûr, il serait malvenu de critiquer la réaction des victimes offensées : leur colère est légitime. Cependant, il faut remarquer que : 1/ Si les victimes étaient les seules à s’exprimer sur le sujet, la situation serait extrêmement moins angoissante. 2/ Le format internet, en plus d’être déshumanisant, peut entrainer des effets de réponse disproportionnée. Un  propos problématique mérite d’être remis à sa place par les concerné.es, sèchement, peut-être même violemment, d’accord. Mais combien de réponses violentes sont trop de violence ? une centaine ? Mille ?

L’exemple Justine Sacco illustre bien le problème : cette femme est devenue célèbre en quelques heures après une blague raciste de -très- mauvais goût sur twitter. Elle ne semble pas plus raciste que la moyenne : elle a par contre omis à quel point ses propos étaient déplacés et choquants. Elle a été harcelée des mois sur tous les réseaux sociaux et chez elle, et renvoyée de son travail. Pourquoi aller si loin pour harceler cette femme, plutôt qu’aller par exemple taper du suprémaciste blancs ? Twitter n’en manque pas. Je pense que la réponse disproportionnée qu’elle a reçu peut être critiquée sans que cela ne soit qualifiable de tone policing… Et on m’a également fait remarquer qu’il aurait été bien possible qu’un homme dans la même situation ne se fasse pas harceler autant.

Il y a tellement à dénoncer, dans la violence qu’on a pu voir dans les milieux militants… Voir un jeune trans se faire accuser d’être cis transphobe par exemple, alors qu’il est trans, mais ne peut pas sortir du placard. Voir des militants essayer de déterminer si je suis bisexuel ou pas, juger de mon orientation sexuelle pour voir si j’ai du Militant Cred ou pas (Cf. ce dont on discutais plus haut : le corolaire de vouloir se trouver des oppressions, c’est essayer d’en enlever à autrui).

Et non, il ne suffit pas pour les victimes de « couper internet ». Parce que c’est impossible d’échapper complètement à Internet en 2015. Parce que parfois, le harcèlement se poursuit sur d’autres espaces. Et parce que pour certaines, la vie sociale se résume à internet, et couper internet c’est synonyme de mort sociale. Il est tout aussi logique de dire aux victimes de harcèlement au travail de ne plus aller au travail, ou aux victimes de harcèlement de rue de ne plus foutre les pieds dans la rue.

Ce qu’on ne réalise pas forcément, c’est que les milieux dans lesquels on évolue prennent une importance démesurée à nos yeux. Certes, une communauté ne représente qu’une infime partie de la population, mais à l’instar des poissons dans un aquarium, les acteurs de cette communauté perçoivent leur environnement comme le tout. Notre environnement, c’est notre monde, c’est notre vie.

Pour illustrer comment notre environnement fermé prend une ampleur démesurée dans nos vies, je vais citer un exemple extrêmement frappant que j’ai vécu personnellement : les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE). Pendant un an, j’ai évolué dans ce microcosme étrange qu’est l’intérieur d’une classe prépa d’élite. Des valeurs étranges évoluent dans ce petit milieu ultra-fermé : on est convaincus que si nos notes ne sont pas assez bonnes, notre vie sera finie. Que la pire chose qui puisse nous arriver, c’est d’échouer et de finir à la fac (quelle horreur !). Que notre vie sera finie, qu’on arrivera jamais à rien. Cela semble ridicule, 10 ans après, mais sur le moment on en est persuadés. Prenez des ados paumés, mettez les suffisamment sous pression, coupez les du monde, récoltez le drame. Ils sont rares, les taupins qui n’ont pas connus le suicide d’un.e camarade, et je n’échappe pas à la règle.



studyingSi tu échoues, c’est la mort. Ah, et, no pression, hein, y’a pas que les études dans la vie. Maintenant remet-toi au boulot.

[Et ne me répondez pas que « aucune statistique ne permet d’établir que le taux de suicide est plus élevé en classes prépa » : il y a une raison pour laquelle ces statistiques n’existent pas, c’est qu’on refuse de les faire]

Le harcèlement qui a lieu régulièrement sur les réseaux sociaux militants pose en réalité une question simple : à quel moment est-ce qu’on quitte la colère légitime pour rentrer dans la haine la plus crasse ?

III – De mon départ des milieux militants

J’ai reçu de nombreuses critiques pour mes articles. La grande majorité est positive. Mais s’ouvrir à la critique, c’est également prendre le risque d’être blessé, comme le dit si bien the oatmeal :

Sans titreComment je me sens après avoir lu 1000 commentaires intéressants et positifs sur mon travail, et 1 négatif
 Tout l’internet me déteste 🙁 

Cela ne signifie pas que je ne suis pas ouvert à la critique négative, ni même que je ne la désire pas. Cela explique par contre que l’opinion d’une poignée de personnes puisse m’affecter, quand bien même la plupart de ces personnes sont connues pour être parmi les plus malsains des militants du net. Si l’on rajoute la violence militante par dessus, et même parfois du harcèlement et cyber-bullying, on comprend combien le prix pour partager ses articles dans l’espace militant est élevé.

De mes articles et de mon image sur internet, on m’a construit un drôle de personnage dans certains coins sombres des milieux militants. Je serais donc apparemment un faux ex-PUA en réalité vrai PUA (PUA = communauté problématique de dragueurs en ligne) infiltré dans les milieux militants et féministes pour baysay, mais également un manipulateur pervers narcissique extrêmement doué. Tellement doué que tous les gens qui me connaissent ne s’en rendent pas compte, seuls celles et ceux qui ne m’ont jamais rencontré ont réussi à me percer à jour. C’est assez insultant pour mes ami.es, et aussi pour toutes les véritables victimes de pervers narcissiques.

Déjà, s’il est vrai que je suis un ex-PUA (ce que je n’ai jamais caché), je ne comprend pas l’intérêt de me désigner péjorativement par ce terme. Est-ce logique d’appeler les militants « Ex-sexistes » ? Ou les véganes « Ex-carnistes » ? Est-ce qu’on pense que les gens ayant des opinions problématiques ne peuvent pas changer ? Et alors, pourquoi on milite, si c’est pas pour changer ces opinions ? On fait quoi de ces personnes, on les brûle toutes ? Je reviens sur ce qu’on a dit plus tôt sur la haine et la colère : la colère est supposée se diriger contre quelque chose d’actuel. Cette utilisation-là du terme « Ex-PUA », par contre, est du domaine de la haine. Sans vouloir diaboliser la haine outre mesure, celle-ci ne semble pas vraiment un outil militant fiable.

Voici d’autres commentaires que j’ai entendu à mon sujet :

-« Il faut sauver son amoureuse de son emprise » (mon amoureuse va très bien, elle vous remercie.)
-« Elle n’est pas partiale parce qu’elle couche avec » (Mon pénis est-il si incroyable qu’il transforme l’opinion des gens à mon sujet ?)
-« Ce connard a supprimé des articles problématiques de son blog ! » (Donc la bonne chose à faire ça aurait été de les laisser ?)
-« Certaines personnes l’aiment beaucoup trop pour que ce soit sain. C’est la preuve que c’est un manipulateur » (Mon égo part loiiinnn.)
-« C’est un masculiniste déguisé » (C’est connu, le passe temps préféré des masculinistes est de se déguiser en pro-féministes, c’est une occupation tellement virile.)

Et sinon, de quel droit vous débattez et jugez mon orientation sexuelle, tout en citant pour cela des extraits de mon blog, que j’ai écrit avant mon coming-out ? Pourquoi est-ce que c’est uniquement les gens qui ne m’ont jamais rencontré qui se permettent de me juger ? En quoi suis-je si dangereux ? Et surtout : où sont les témoignages de victimes qui appuient ces dires ? Même les ancien(ne)s ami(e)s avec qui je ne suis pas resté en bons termes (hélas ça arrive) s’accordent à dire que je ne suis aucunement une personne dangereuse.

On en revient à un problème fondamental dans le militantisme : on juge des personnes plutôt que juger des opinions ou des actes. Pourquoi ? Simplement parce que notre égo se nourrit davantage de ce que l’on est ou n’est pas, plutôt que de ce que l’on dit. Pour gonfler mon égo, il faut que ce soit Moi qui soit une personne de valeur, plutôt que mes opinions. Il faut que ce soit l’ennemi qui n’ait aucune valeur, plutôt que ses opinions.  Il est plus valorisant de se sentir intrinsèquement meilleur, plutôt que juste se dire que nos opinions sont plus justes. On retourne ainsi dans une conception hiérarchique essentialiste de la société.

Je prend un exemple simple. Une femme trans ayant exprimé des opinions biphobes à mon égard s’est vue reprocher ses dires… Ce qui a donné lieu à ce tweet, de la part d’une de ses amies :

Sans-titre1

Deux choses à commenter :

1/ Je suis ni neurotypique ni hétéro, merci pour l’invisibilisation des oppressions

2/ J’ai une idée : et si on arrêtait de « traiter » les gens, de les juger en permanence, et si on s’occupait plutôt de leurs propos ? A ce que je sache, des paroles biphobes sont toujours biphobes, mêmes prononcés par une femme trans.

Mais okay, pas de soucis. Si c’est bien ça le milieu militant, s’il continue dans cette violence et dans ces délires, j’en sort sans regret. Je vous le laisse.

Je m’y suis fait des amis géniaux. J’ai énormément appris (en particulier sur l’éthique). J’ai fait mon éducation de militant. J’ai le sentiment d’en avoir retiré tout ce qu’il y avait à en retirer, qu’y rester plus longtemps sera maintenant contre-productif pour mon évolution personnelle et ma production écrite. Entre ma dernière dépression et la violence à laquelle j’ai été confrontée dans les milieux sociaux (on se moquera de moi pour cette phrase : les mecs cis n’ont pas de raisons suffisantes pour souffrir, il parait), je n’ai pas pu écrire sur ce blog pendant deux longs mois. C’est dommage.
J’ai quitté Twitter un mois. J’ai imprimé et épinglé au mur quelques uns des mails de remerciements que j’ai reçu en réaction à mes articles. Je suis allé me ressourcer dans le désert (cliché, je sais).

Maintenant, c’est bye-bye le milieu militant. Finis pour moi les dramas et les prises de têtes. Si on veut exprimer une opinion sur mon article, que ce soit un encouragement ou une critique acerbe, ça se passera uniquement sur le blog, après filtration des trolls (oui, je sais faire la différence entre un troll et une critique acerbe, rassurez-vous).

Et comme on ne gagne pas de followers en gueulant ici, quelque chose me dit que ça calmera pas mal de monde.

Edit : J’ai lu une critique de cet article assez intéressante sur ce blog et je souhaite y répondre brièvement :

  • Le milieu militant inverse-t-il réellement les oppressions ?
    Je ne crois pas que mon analyse à ce sujet soit masculiniste puisque j’appuie le fait que la société mainstream fonctionne différemment. L’autrice insiste cependant sur le fait que la hiérarchie sociale n’est pas inversée mais bel et bien toujours présente dans les milieux militants. Il est possible que mes propos soient un peu forts à ce sujet et je vais m’autoriser à davantage de réflexion à ce propos.
    Il était par contre plus que maladroit (disons-le : complètement couillon) de linker « oppressions inversées des normes de minceur » sur un article définissant le fat-fetishism. Mes excuses pour cela.
  • Concernant la note sur le militantisme en tant que développement personnel :
    Dans mon paradigme, la société est constituée de la somme de ses composants, c’est à dire de nous, les individus. Ainsi, une étape essentielle du militantisme est la déconstruction de nos propres opinions problématiques, ce qui relève au moins partiellement du développement personnel. Ainsi, développement personnel et militantisme sont vaguement liés, ce qui ne signifie aucunement que je sous-entend qu’il s’agisse de la même chose. On est supposés militer pour changer le monde, et non pas dans un intérêt personnel (encore que je ne pense pas qu’il soit négatif de « faire le bien autour de soi » dans notre propre interêt. Cela ferait un fort intéressant sujet de philo de bac). Je tenais donc à clarifier ma position là-dessus. Ce qu’il faut comprendre de ce passage, c’est simplement la citation mainte fois répétée : « Be the change you want to see in the world » (soyez le changement que vous voulez voir dans le monde).

Pour aller plus loin :

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Publié dans Blog, Débats, Féminisme, Politique, Réseaux sociaux, Véganisme | Mots-clefs : , , , , , , , , , , , , , , | 7 réponses

Dossier : Le « Marché Romantique et Sexuel », Partie 2 : La Responsabilité Affective

[Trigger Warning] Cet article peut être difficile, voire très difficile à lire pour les personnes ayant vécu des relations amoureuses difficiles. Nous abordons ici des questions qui peuvent toucher aux jeux de pouvoir au sein des couples, et certains passages peuvent être compris comme une défense des individus exploitant leur position dominante pour manipuler leur/s partenaire/s au sein de ces relations. Ce n’est évidemment pas du tout mon propos ici. Je vous invite humblement à lire l’article dans son intégralité avant de vous faire une opinion dessus.

Edit2 : Cet article a été retiré quelques temps. Des problèmes de définitions le rendent relativement confus (lire le commentaire d’Ephra plus bas, très intéressant). Je choisi de le remettre en ligne car après mûre réflexion je persiste à penser que j’ai pris suffisamment de précautions pour qu’il ne soit pas compris de travers par des lecteurs impartiaux. Prenez le avec des pincettes.

~3000 mots
Temps de lecture : 20 à 25 minutes

Dans le milieu poly, on entend souvent revenir un terme qui fâche. Le terme de Responsabilité affective.

Si c’est un terme qui fâche, c’est déjà à cause de la difficulté à définir exactement ce qu’est cette « responsabilité affective ». Pour cet article, on la définira comme telle : il s’agit de la responsabilité que l’on a envers nos amoureux. Concrètement, si un/e de mes amoureuxses vient de perdre ses parents dans un horrible accident, qu’il/elle a besoin de ma présence… Je vais pas lui répondre « Sorry, pas possible, je préfère jouer à Batman Arkham Asylum ».

Là, c’est un exemple extrême. D’autres exemples plus concrets, dans la plupart des relations polyamoureuses :

-Nécessité de ménager les insécurités de mon partenaire, y compris la jalousie
-Aménager des plages horaires pour voir la personne régulièrement
-Être disponible pour consoler la personne si elle a un coup de déprime

Etc, etc. Vous voyez l’idée. Sauf que là on parle de certaines relations, pas toutes. Le niveau de Responsabilité Affective attendue change énormément d’une relation à l’autre. Chez les monogames, la fidélité sexuelle et romantique fait partie du package « responsabilité affective » de base. Les autres codes sociaux de la monogamie en font également partie : dans une relation monogame normée, on est supposés habiter ensemble au bout d’un certain temps, rencontrer les parents de son/sa partenaire… Tant de choses qui sont attendues comme une évidence dans une relation monogame normée.

Ne pas correspondre à ces attentes, c’est ne pas accorder assez d’importance à son partenaire, c’est ne pas assez s’engager, ne pas assez prendre en compte ses sentiments, en bref être irresponsable au sein de la relation.

De même que les besoins, les attentes, les insécurités varient selon les personnes, il est normal que la quantité de responsabilité affective change d’une relation à une autre. Je rappelle que ce qu’on appelle « Polyamour » ne correspond pas à 1 seul type de relation. Le « Polyamour » est un vaste terme qui englobe énormément de possibilités de relation. Le concept, c’est que les individus vont faire leur relation à la carte, c’est à dire sélectionner eux-mêmes ce qu’ils souhaitent, désirent, et ce dont ils ont besoin dans leur relation. On oppose cela à la « monogamie normée » dans le sens où celle-ci correspond au package classique le plus répandu, celui dont les codes sociaux sont les plus forts et les plus partagés, bref il s’agit du mode de relation par défaut.

En réalité, puisque le polyamour est une infinité de possibilités de relations, il est bien plus juste de parler non pas en termes de binarité monogamie/polyamour, mais plutôt en termes d’un spectre des relations possibles. Comme celui-là par exemple :

relationship-control-continuum (1)Spectre du contrôle relationnel (cliquez pour agrandir)
De gauche à droite :
Relation maitre-esclave //Monogamie Normée // « + ou – Monogamie » // Echangisme et libertinage // Polyamour hiérarchique // Polyamour égalitaire // Anarchie relationnelle

Les règles relationnelles diminuent au fur et à mesure qu’on avance vers la droite, et simultanément, le package « Responsabilité affective attendue » s’allège. Tout à droite, dans l’anarchie relationnelle, il n’y a « aucune règle ». Pas de règles, pas de responsabilité. Si vous ne connaissez pas l’anarchie relationnelle et que le sujet vous intéresse, j’ai traduit un texte qui en parle mieux que moi.

La responsabilité affective n’équivaut pas au respect.

Chacun voit midi à sa porte. Chacun a du mal à conceptualiser des formes de relations différentes. Cela entraine des mécompréhensions difficiles, surtout que l’on aborde ici un sujet sensible.

Les monogames ne comprennent pas qu’on puisse avoir des relations multiples saines. Pour eux, si on respecte quelqu’un, on ne va pas aller faire du sexe et/ou du romantisme avec quelqu’un d’autre. Développer d’autres relations, c’est une marque profonde d’irrespect, point final.
De même, pour certains polys, la responsabilité affective est nécessaire à toutes les relations, et les relations n’ont plus de valeur si jamais la quantité de responsabilité affective est inférieure à ce qu’ils considèrent personnellement leur minimum. S’il n’y a pas cette quantité, alors il y a manque de respect, et la relation est forcément malsaine.

Mais la responsabilité affective n’a rien à voir avec le respect. Le respect est universel, ce sont des règles qui s’appliquent à tous les êtres humains. La responsabilité affective ne concerne que les personnes avec qui nous avons des relations affectives. Si on commence à mélanger les deux, on se permet alors de juger toutes les autres relations avec nos propres critères arbitraires, en se disant : « ah, ils n’ont pas les mêmes normes de responsabilité affective que moi, ils se manquent de respect ! Cette relation est malsaine ! » quand bien même les deux personnes vivent une relation très saine et sont très heureux.

4b0c13719e0d341414a7678b53e5a13dArrêtez ça tout de suite ! Vous n’êtes pas sensés être heureux !

Arrêtez de juger les relations d’autrui, bon dieu

Si certain/es veulent vivre sans responsabilité affective, c’est leur droit. Certain/es personnes ne connaissent pas la jalousie, le manque, les émotions négatives, et ne comprennent pas qu’on puisse en avoir besoin. Certain/es sont capables d’aimer sans construire de relation longue, sans se voir souvent, sans aucune exclusivité d’aucune sorte, sans projets d’avenir, sans rien de ce qui constitue « habituellement » une relation affective. Certain/es sont capables de vivre l’amour, juste l’amour, sans rien construire autour, et personnellement je trouve ça beau, et je voudrais être capable de vivre cette émotion de manière aussi pure et détachée de tout le reste.

Certains polys se permettent de juger ces personnes : ce ne sont pas de vrais polys, ce sont de « sales libertins », qui veulent juste bayzay, qui ne connaissent pas l’Amour Véritable. Des gens immatures, incapables de construire quoi que ce soit, des individualistes, des capitalistes du marché romantique et amoureux, qui exploitent autruis pour leurs propres besoins pervers. C’est ironiquement exactement les accusations que portent les monogames convaincus envers les polyamoureux. C’est les accusations que l’on porte envers ceux qui sont à droite de notre mode de relation dans le spectre des relations.

Sauf que non, on a pas à juger. De même qu’on ne va pas définir le genre ou l’orientation sexuelle d’autrui, en quoi serait-il davantage correct de juger leur façon d’aimer ? Tant que la relation ne découle pas d’une situation oppressive, et tant que les personnes concernées font preuve d’honnêteté, de respect, de communication claire les unes envers les autres, alors pourquoi juger leurs relations ?

Enfin, je dis ça, mais parfois, ces personnes ne savent pas faire preuve de ce minimum vital. Et on arrive à la partie suivante :

Quelles sont les relations vraiment malsaines ?

La Responsabilité Affective est un sujet très sensible, et il est difficile d’en parler sans blesser de nombreuses personnes, qui ont vécu des relations poly difficiles, voire traumatisantes.

Beaucoup de gens, moi y compris, ont été blessés dans des relations où le/la partenaire ne répondait pas suffisamment à nos insécurités,  nos attentes, nos besoins de sécurité affective.

Selon notre propre vision de l’amour, notre vécu, nos insécurités, notre situation dans le marché romantique et relationnel, nous sommes plus ou moins vulnérables. Nous avons besoin de plus ou moins de sécurité affective. Nous avons plus ou moins besoin que nos relations prennent soin de nous, qu’elles endossent cette responsabilité affective. C’est une condition sine qua none pour que nous puissions être heureux/ses dans nos relations.

Je rappelle au passage que la vulnérabilité des personnes n’est pas qu’une simple affaire de « travail sur soi » : c’est une question politique à part entière. Une personne avantagée par de nombreux privilèges (Riche, blanche, correspondante aux normes de beauté, ayant reçu une éducation qui apporte de la confiance en soi, neurotypique, etc) va probablement être beaucoup moins vulnérable. A ce sujet, je vous invite à lire l’excellente série d’article de Nègre Inverti, J’emmerde votre liberté partie 1, Partie 2, Partie 2 Bis (Je précise pour la forme que je ne suis pas d’accord avec 100% des propos dans ces textes, donc pas la peine de contester les détails en commentaires).

En conclusion, il semble que, bien que toutes les formes de relation soient valables, les relations qualifiables de malsaines apparaissent quand il y a un trop gros décalage entre ce que l’un des deux partenaires attend, et ce que l’autre est prêt à lui offrir.

Voilà, c’est tout. La théorie est simple, elle se résume en une phrase. La pratique, par contre…

En théorie, on devrait éviter d’entamer des relations affectives avec des personnes trop éloignées de nous sur le spectre relationnel. En théorie, c’est simple. En pratique, de nombreux poly, moi y compris, ont vécu ou vivent une histoire d’amour avec un/une monogame, au risque que quelqu’un finisse blessé (pas forcément le/la monogame, d’ailleurs…).
En théorie, j’évite de développer des sentiments intenses pour quelqu’un qui n’a que deux heures tous les trois mois à m’accorder. En pratique, je le fais, parce que je me sens capable de vivre avec ce manque, même si ça fait mal.
En théorie, avant de s’investir émotionnellement avec une personne qui porte peu de responsabilité affective, on est au courant, la communication a été claire, on sait très bien ce qu’on fait, on ne se surestime pas, on a bien évalué les risques, on s’est protégé émotionnellement comme il fallait… Quand on est une personne qui fournit peu de responsabilité affective, on a pris le temps de s’assurer du consentement libre et éclairé de la personne en face, d’être sûr qu’elle est capable de rentrer dans ce type de relations.

En pratique, ça ne se passe pas toujours comme ça. Personne ne va le nier.

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Il y a des risques à rentrer en relation, et chaque mode relationnel a ses propres risques. La monogamie est parfois exploitée par des manipulateurs sans scrupules (couramment appelés « pervers narcissiques », bien que ce terme soit sujet à débats) pour contrôler et asservir leur partenaire. Les polyamours, eux, sont parfois utilisés par des personnes en éternelle quête de bayze, afin de se constituer un petit harem sans galères ni engagement (Cf. l’article sur les polymales).

Maintenant, juger un mode relationnel entier juste parce qu’il ne nous convient pas, ou parce qu’on est tombé sur des personnes toxiques, c’est malsain. Et j’en viens à la partie suivante…

Pour en finir avec ce bruit de grelot

En écrivant cet article, je formule une réponse à un autre article, qui tourne énormément dans les milieux polyamoureux : l’article du blog « Un bruit de grelot » sur la Responsabilité Affective. L’autrice expose des points de vue très intéressants, mais je reste en désaccord avec sa position, et je vais ici exprimer pourquoi.

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L’autrice commence à critiquer le polyamour, comme étant le sommet de la « libéralisation » du marché romantique et sexuel. Avec d’un côté, les privilégiés (en gros, les canons de beauté charismatiques), et de l’autre côté, les sous-privilégiés (« les moches, les seulEs, les pas baisables et/ou les exotiséEs »). Du coup, on obtiendrait un capitalisme sexuel qui fait que les plus riches s’approprient toutes les ressources. Cette première critique de l’autrice va déjà à contresens, puisque cette situation (qui constitue une critique du fameux Marché romantique et sexuel) serait éventuellement aussi vraie en monogamie, voire même pire : en polyamour, la notion répandue de non-exclusivité permet davantage le partage et les échanges qu’en monogamie.

Dans le paragraphe suivant, elle critique le déplacement des normes oppressives de beauté de la société, à d’autres normes de beauté queer tout aussi oppressives. Ce qui est très juste, sauf que cela constitue une critique des milieux militants, et non pas une critique de la pratique polyamoureuse en elle-même. Le fait que l’on reproduit dans nos milieux idéalement égalitaristes les codes et structures de l’oppression hiérarchique est en effet bien avéré.

L’autrice déclare ensuite « attendre une réciprocité » obligatoire, quand elle s’investit émotionnellement dans une relation :

J’attends certaines choses des personnes avec qui je suis en relation, que ce soit dans ma vie quotidienne, ma vie militante, ma vie affective, etc. Certes, c’est compliqué à gérer, mais oui, j’ai des attentes. J’estime que si je mets de l’énergie avec des personnes, il est “logique” que ces mêmes personnes mettent de l’énergie avec moi

[…] Peut-être que je suis “trop normée”, mais cette idée de “réciprocité”, ça me semble tout simplement être une base.

Il s’agit du point central de la critique de cet article, celui avec lequel j’ai un désaccord profond : parce que l’autrice ne conçoit pas une relation sans responsabilité affective, sans devoirs, alors ces relations seraient forcément mauvaises, malsaines, etc. C’est une critique, qui au fond, ne vaut pas mieux que la classique critique monogame : « Je ne conçoit pas qu’on puisse avoir plusieurs relations, donc le polyamour c’est mauvais et malsain ». Juste parce qu’un système ne convient pas à quelqu’un, cela ne signifie pas pour autant que c’est un mauvais système. [Attention, ne voyez surtout pas dans mes reproches une critique de la vulnérabilité de l’autrice : je précise juste que cette vulnérabilité ne justifie pas de critiquer hâtivement les relations d’autrui.]

Le reste de l’article est du même ton : l’autrice décortique le polyamour, et c’est là le problème, depuis un point de vue monogame. Du point de vue de quelqu’un de vulnérable qui a besoin qu’autrui fasse preuve d’une grande responsabilité affective envers elle. Du point de vue d’une personne qui ne conçoit pas qu’il puisse en être autrement pour autrui. Et cela se mue en critique de la pratique en elle-même… Je le répète : juste parce qu’un système ne convient pas à quelqu’un, voire ne convient pas à une partie de la population, cela ne signifie pas pour autant que c’est un mauvais système.

Les critiques de cet article ressemblent donc à ces remarques curieuses, parfois même étranges, que l’on doit essuyer quand on explique ce qu’est le polyamour à des monogames. On obtient des questions sans queue ni tête, du style : « Mais comment tu fais pour voir exactement autant chacun/e de tes partenaires ? » (Non, je ne chronomètre pas le temps passé avec chacun/e) « Tu as forcément un/e préféré/e non ? » (Non, je ne classifie pas mes relations) « Quand est-ce que tu t’installes avec le bon/la bonne et que tu construis un truc ? » (Je suis installé, merci et je suis déjà en train de construire mes relations avec toutes). Ces questions ont un sens depuis un point de vue monogame, mais elles n’ont juste plus aucune logique quand on essaie d’y répondre depuis un point de vue polyamoureux.

[Edit : Attention ! Je ne souhaite surtout pas ici lancer la pierre à l’autrice, ni même nier son vécu : elle écrit de son point de vue d’opprimée, de victime des inégalités politiques (comme on en a discuté plus haut), et donc son point de vue est largement compréhensible. Cependant, en tant qu’anarchiste relationnel je prend tout de même le droit ici d’exprimer mon désaccord avec sa critique -que je pense injuste- de mon mode de relation, déjà trop incompris et trop souvent injustement décrié]

Une dernière critique importante à faire envers ce texte, est qu’il s’adresse au polyamour comme à un système unique et fixe. Or, je le répète, il ne s’agit pas d’un système normé et définitif comme la monogamie, mais plutôt d’une infinité de choix potentiels : je l’ai dit plus haut, le polyamour,  c’est des relations à la carte. Critiquer les relations polyamoureuses dans leur ensemble, comme s’il s’agissait d’un mode relationnel bien définit répondant à ses propres codes précis comme la monogamie, c’est encourager la notion -très indésirable- de polynormativité.

Et on retombe sur la Polynormativité

En considérant qu’il y a Une et Une seule méthode possible pour le polyamour, on retombe dans le problème de la polynormativité dont j’ai déjà parlé sur ce blog. Il faut arrêter de critiquer le polyamour comme étant une formule simple, de « monogamie à plusieurs », parce que ce n’est pas ça du tout. Cette version du polyamour existe, mais ce n’est qu’une possibilité parmi une infinité, et clairement pas celle que je désire personnellement. Critiquer cette possibilité en sous-entendant que voilà, le polyamour c’est comme ça uniquement, c’est normaliser le polyamour, et nier des tonnes de modes de relation possibles. C’est se libérer du carcan de la monogamie pour en enfiler un autre nommé « polyamour », plein de codes et de normes, et pas forcément plus désirable. Et c’est préjudiciable à de nombreux niveaux (mais je vous laisse relire cet article qui en parle mieux que moi).

imagesLe polyamour, c’est connu, c’est rien que des jeunes blancs hétéros riches conformes aux canons de beauté.

En conclusion

Je conclus cet article par une remarque que l’on m’a faite lors de la pré-lecture. Je fais (autant que possible) relire mes articles avant publication, de préférence par des personnes d’un avis opposé au mien, afin de les peaufiner au maximum.
On m’a fait remarquer que, des gens qui « n’attendaient rien » de l’autre, c’était utopique, ça n’existait pas. C’est à dire qu’il est impossible d’être heureux en relation si notre partenaire ne fait pas preuve d’un minimum de responsabilité affective.
Je voudrais donc répondre à cette remarque.
Sachez que je connais des gens qui fonctionnent ainsi. Ils/Elles sont parfaitement heureux/ses dans leurs modes relationnels choisis. Mais, que j’en connaisse ou pas, c’est secondaire. Je voudrais surtout dire qu’avant de se faire une idée sur un concept, une possibilité, on ne devrait pas l’écarter immédiatement en se disant : c’est impossible.

Parce que si nous n’acceptons et ne tolérons que ce que nous pensons possible dans notre propre système de pensée, avec notre propre petite vision au final bien étroite du monde, on n’aura jamais une société vraiment diversifiée.

Post-scriptum : Vu que cet article n’est pas forcément bien compris, je précise un détail important de manière plus claire : cet article n’est pas là pour vous dire d’assumer d’être une personne égoïste. Je cherche ici à exprimer les faits suivants :
La responsabilité est un devoir. L’absence de responsabilité ne signifie pas que vous allez agir n’importe comment. Cela signifie que votre présence, vos attentions sont un cadeau plutôt qu’une responsabilité. Le fait que vous ne soyiez pas obligés de faire quelque chose est libérateur, et cela ne signifie pas que vous n’allez pas le faire pour autant.

Par contre, si comme moi vous êtes dépressif, que vous êtes amoureux de personne dépressif/ves, rappelez vous : votre santé avant tout, ce ne sont pas vos responsabilités. 

Aucune de vos relations ne devrait être prise pour acquise, et rien de ce que vous recevez ou donnez à autrui ne devrait non plus être pris pour acquis.

Pour aller plus loin :

Dossier en cours : Le marché romantique et sexuel

  1. Les femmes sont-elles des privilégiées ?

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